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Alexandre le Grand : une légende médiévale

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d'Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale) a Faacen.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d’Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale) a Faacen.

On associe généralement Alexandre le Grand, mort en 323 avant notre ère, à l’Antiquité. Et pourtant, la littérature médiévale a popularisé la figure du roi macédonien au point d’en faire un modèle pour les rois et les princes. Nous avons demandé à Maud Pérez-Simon, (Maître de conférences en littérature médiévale à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3) de nous faire découvrir l’étrange destin de cet Alexandre que l’on célébrait en vers et en ancien français.

Histoire et Images médiévales : De quand datent les premières versions médiévales occidentales de la légende ?

Maud Pérez-Simon : C’est difficile à dire car l’histoire d’Alexandre n’a cessé de circuler. Les versions françaises dérivent d’un récit écrit en grec entre le Ie et le IIIe siècle à Alexandrie. L’auteur est inconnu. Il a été assimilé à Callisthène, neveu d’Aristote, compagnon et historiographe du héros macédonien. Toutefois, Alexandre ayant rapidement exécuté Callisthène, il est peu convaincant de lui attribuer la biographie de son meurtrier. Faute de mieux, on intitule l’ouvrage Le roman du Pseudo-Callisthène.

Ce récit fait une large part au romanesque et témoigne d’une réappropriation d’Alexandre par les Egyptiens. Le père d’Alexandre ne serait ainsi par Philippe de Macédoine, mais Nectanébo, le dernier pharaon d’Égypte !

Le texte grec a ensuite voyagé jusqu’à être traduit en latin par Julius Valerius au IVe siècle. Particulièrement populaire, il a circulé sous une forme résumée à partir du IXe siècle avant d’être traduit en français par un auteur nommé Albéric de Pisançon au début du XIIe siècle. Cet ouvrage, dont il ne nous reste rien aujourd’hui, à part une traduction allemande, est important à plusieurs titres. Le roman d’Albéric, écrit en octosyllabes, serait le premier de nos romans français. Premier titre de gloire non négligeable. C’est, dans notre littérature, la première oeuvre qui n’ait pas un caractère religieux prédominant et qui se construise par rupture avec le modèle épique : le héros ne devient ni un martyr ni un saint. Le roman d’Albéric a également servi de source à Alexandre de Paris qui a rédigé en 1185 un long Roman d’Alexandre, utilisant pour la première fois le vers dodécasyllabique qui a eu une grande destinée littéraire et auquel notre héros (et son auteur !) ont donné leur nom : l’alexandrin.

Le texte grec a été diffusé par une seconde voie. Un jour qu’il était envoyé à Constantinople en mission diplomatique par les ducs de Campanie, un archiprêtre dont nous aurions oublié le nom s’il n’avait pas pris soin de l’écrire, Léon de Naples, a visité la bibliothèque de la capitale byzantine, trouvé un manuscrit du Pseudo Callisthène et l’a copié pour la duchesse, qui lisait le grec. A la mort de la duchesse, le duc a fait traduire l’ouvrage pour pouvoir le lire à son tour. Nous sommes au milieu du Xe siècle. Cette version a connu un immense succès et s’est diffusée à partir de l’Italie en trois autres versions latines, nommées Historia de Proeliis (Histoire des combats) puis en une française au XIIIe siècle, nommée aujourd’hui Le Roman d’Alexandre en prose. C’est de cette dernière tradition, largement illustrée, que parle mon ouvrage.

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.

HIM : Quelles sont les sources antiques des versions médiévales de la légende d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Les ouvrages antiques représentent le versant historique de l’histoire d’Alexandre. On connaît une double tradition, grecque (Plutarque, Diodore de Sicile, Arrien….) et latine (Quinte Curce, Orose et de Justin). Ces sources sont toutes lacunaires et le Moyen Âge les utilise de façon combinatoire, d’autant plus que les versions grecques ne peuvent presque plus être lues dans leur langue originale, les locuteurs du grec se faisant rares au Moyen Âge. Mais c’est la version romanesque, issue du Pseudo-Callisthène, qui a connu le plus grand succès.

Le Roman d’Alexandre en prose, sur lequel je travaille, est né d’une Historia de Preliis combinée avec le texte d’Orose, un auteur chrétien du début du Ve siècle. Très populaire au Moyen Âge, il est à l’origine d’une tradition de dénigrement d’Alexandre et de ses conquêtes. Dans ses Historiae adversum paganos (livre III, ch. 12 à 23), Orose insiste tout particulièrement sur les exactions commises par le Macédonien. Il considère Alexandre comme un des fléaux les plus importants qui se soient abattus sur l’humanité. L’auteur de la version latine s’est donc trouvé la position difficile de faire un ouvrage valorisant Alexandre en utilisant une source à but polémique, qu’il essayait d’occulter. Les contradictions qui en résultent sont parfois délicieuses.

HIM : Quelles sont les différences majeures entre les versions antiques et médiévales ?

M P-S : Les versions médiévales sont romancées comme je vous l’ai dit. C’est sous la forme d’un dragon que le pharaon Nectanébo conçoit Alexandre en abusant de la crédulité de sa mère. On raconte qu’Alexandre a visité le ciel une cage tirée par des griffons appâtés par une lance sur laquelle Alexandre avait fixé de la viande. Il aurait aussi visité la mer dans un tonneau de verre de son invention en emportant avec lui un chat, un chien et un coq. Surtout, l’Alexandre historique s’est arrêté au bord du Gange tandis que l’Alexandre romanesque conquiert l’Inde. Cette modification dans la trame narrative permet à l’auteur de susciter des rencontres, voire des combats, entre Alexandre et des peuples monstrueux (hommes sans tête, cyclopes, …) ou des animaux hybrides et farouches, pour le plus grand plaisir du lecteur.

L’autre différence majeure est que, selon le principe d’adaptation propre aux romans médiévaux, Alexandre est désormais un chevalier, que l’on adoube et qui entretient avec la reine des Amazones des relations courtoises.

HIM : Alexandre a servi de modèle à des rois et à des princes médiévaux. Lesquels et dans quel but ?

M P-S : On sait qu’Alexandre a inspiré de nombreux gouvernants, parmi lesquels, le premier, Ptolémée, son compagnon d’armes qui a ensuite fondé une lignée de pharaons en Égypte et qui a construit son pouvoir autour du culte d’Alexandre, assimilé au dieu du soleil. Pompée a revêtu la chlamyde (manteau de commandement) d’Alexandre et le considérait comme l’égal d’Héraclès et de Dyonisos. L’admiration et l’envie suscitées par Alexandre chez Jules César sont bien connues par cette phrase que César aurait adressée à ses compagnons : « Ne vous semble-t-il pas qu’il est juste de s’affliger parce qu’à mon âge Alexandre avait déjà un très vaste empire alors que je n’ai encore rien fait de grand ? ». Je ne citerai pas après eux Marc-Antoine, Auguste, Caligula, qui ont tous cherché en Alexandre le grand homme sur le modèle duquel ils pourraient augmenter leurs conquêtes et légitimer leur pouvoir.

Louis XIV a été comparé à Alexandre par Jean Puget de la Serre et par Racine avant de s’approprier l’image du conquérant comme le prouve le fleurissement de cette thématique dans les arts du XVIIe siècle. Napoléon, grand par ses conquêtes, petit par la taille, ne pouvait que se reconnaître dans la figure du Macédonien, sur les pas de qui il a marché en Égypte.

Mais pour revenir au Moyen Âge qui nous occupe, Alexandre était proposé en modèle (stratégie politique, discernement, succès) et en contre-modèle (orgueilleux, colérique) aux rois de France, d’Angleterre, aux ducs de Bourgogne, sans cesse du XIIIe au XVe siècle. Il a fait l’objet d’une large littérature moralisante appelée « Miroirs de prince » car le gouvernant doit se regarder dans ces livres comme dans un miroir pour évaluer ses défauts et ses faiblesses.

Si Alexandre a suscité une telle littérature, c’est d’abord en raison de sa personnalité charismatique. Ensuite la tragédie suscitée par la mort, si jeune, d’un homme qui avait conquis si vite la quasi-totalité du monde connu a permis de nombreuses réflexions sur la roue de Fortune, sur la chute des puissants. Plutarque y avait déjà longuement réfléchi. Signalons aussi qu’Alexandre avait pour maître Aristote. Dès l’Antiquité et tout au long du Moyen Âge circulent des ouvrages comme le Secret des secrets, censément écrit par Aristote pour son disciple et qui foisonne de conseils de politique, d’économie gouvernementale ou domestique, d’hygiène, etc. Les lecteurs en sont friands. Au Moyen Âge, le personnage d’Alexandre acquiert une autre dimension : comme il a vaincu les Perses, il est un modèle dans le lutte contre les infidèles et il est cité comme exemple au roi Philippe VI de Valois pour l’inciter à partir en croisade.

Le Roman d’Alexandre contient donc quelques épisodes moralisants que les lecteurs peuvent s’approprier. On dit qu’en visitant la mer dans un bathyscaphe de verre de son invention, il aurait découvert un autre peuple et acquis un savoir politique important : les gros poissons mangent les petits – mais selon les versions, le texte change et on lit que ce sont les petits poissons qui, par ruse, mangent les grands. Quelle qu’elle soit, cette morale se révèle toujours utile pour le héros.

Ms. Latin 8501, f° 51 v°. Combat d'Alexandre et des monstres.
Historia de Preliis, BNF, Ms. Latin 8501, f° 51 v° : Combat d’Alexandre et des monstres.

HIM : Comment expliquer l’engouement médiéval pour le personnage d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Alexandre est un personnage très paradoxal : petit par la taille et grand par l’ambition, il est un grand politicien mais cède à ses colères et à l’alcool au point de tuer un ami par mégarde, grand conquérant des peuples barbares, il a parfois aussi choisi d’adopter leurs coutumes (vestimentaires ou rituelles) au lieu de leur imposer les coutumes macédoniennes, au grand dam de ses compagnons. Son ambition peut être prise pour de la démesure. Ce sont ces contradictions qui le rendent si humain et si proche de nous paradoxalement. Ce sont elles aussi, de façon plus pragmatique, qui permettent de faire d’Alexandre le support de nombreux discours politiques ou moralisants. Alexandre peut être présenté comme l’archétype du conquérant aveuglant ou comme l’idéal du gouvernant sage. Il a été récupéré par les Français comme par les Anglais au cours de la guerre de Cent Ans. Il est considéré comme polythéiste ou monothéiste selon les besoins de l’argumentation, soutien ou persécuteur des Juifs, homosexuel ou amant courtois de la reine des Amazones. Pierre Briant a bien montré dans son dernier ouvrage Alexandre des Lumières (2012) ce que l’engouement pour le personnage d’Alexandre devait à ses différentes facettes. Je montre aussi dans mon ouvrage comment certains Roman d’Alexandre pouvaient être lus comme des ouvrages politiques incitant à la révolte contre le roi de France ou comme des encyclopédies sur les peuples de l’Orient et les territoires inconnus. Sa veine romanesque, bien qu’elle ait contribué au succès de la légende dès le début, n’est pas forcément ce qui prime dans l’intérêt que l’on porte à la vie d’Alexandre.

Maud Pérez-Simon vient de publier un ouvrage Mise en roman et mise en image : les manuscrits du « Roman d’Alexandre » en prose (Honoré Champion, 2015)

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaire (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques.

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