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Bertrucat d’Albret, capitaine gascon pendant la guerre de Cent Ans – Entretien avec Nicolas Savy

Nous avions évoqué, lors d’un précédent entretien, la figure du célèbre routier devenu connétable de France, Du Guesclin. D’autres noms ont pourtant résonné du nord au sud de la France, et au-delà, durant la guerre de Cent Ans. Bertrucat d’Albret, ou Labret, fut un de ces hommes exceptionnels qui marqua de son empreinte le conflit franco-anglais. Il fut fidèle à la couronne anglaise. Nicolas Savy, historien médiéviste, auteur d’une biographie de ce seigneur gascon, dépoussière dans son livre l’image surannée des seigneurs de guerre avides de butin. Il a accepté de répondre à nos questions et nous en dit davantage sur ce personnage haut en couleurs.

Histoire & Images Médiévales : Pour commencer, pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’homme : qui était Bertrucat de Labret, et où allai(en)t son / ses allégeance(s), dans cette période particulièrement troublée du XIVe siècle ?

Nicolas Savy : Bertrucat était un fils bâtard de Bérard II, seigneur de Vayres, de la puissante famille d’Albret. Ce dernier le fit élever, éduquer et former aux armes comme tout jeune noble. Il l’intégra aussi à sa familia et à son réseau relationnel, faisant de lui un membre à part entière du clan d’Albret. Jusque sur son lit de mort, quels qu’aient été les aléas de la situation générale et les choix faits par ses oncles ou cousins, il resta avant tout, comme eux, un Albret. Bien plus qu’une simple affirmation de principe, cette appartenance avait des implications concrètes : il soutint par exemple les manœuvres politiques de son cousin Arnaud-Amanieu, chef de la branche aînée, tandis que celui-ci paya plusieurs de ses rançons, y compris quand ils combattirent dans des camps opposés. Quant à ses père et grand-père, ils furent des fidèles des Plantagenêt, ducs d’Aquitaine et rois d’Angleterre. Il suivit la ligne qu’ils avaient tracée et n’en dérogea pas de toute sa vie. Certes, il y avait des intérêts personnels, mais on ne peut minimiser la force des liens qui, nés du compagnonnage guerrier, l’unissaient au pouvoir anglais et à ses officiers. Cette double loyauté fut la grande constante de son existence.

H&IM : Les routiers, comme vous le rappelez dans votre livre, ont fait l’objet d’une véritable fascination dès leur époque. On en garde encore souvent l’image de guerriers, aventuriers charismatiques, quand on n’en fait pas des mercenaires, soudards avides d’argent et de gloire. En apparence, l’inverse des chevaliers. La réalité ne serait-elle pas plus complexe ?

NS : Tout à fait. Aventuriers charismatiques, c’est indubitable et notamment pour des chefs de compagnies de la trempe de Bertrucat. Ces capitaines furent aussi, il est vrai, des soudards avides d’argent, mais leur rapacité n’avait finalement rien d’exceptionnel à l’époque. En fait, ils ne sont éloignés que de l’image idéalisée du chevalier, qui cadre mal avec les pillages et la guérilla qu’ils menèrent souvent. En effet, ils étaient presque tous issus de la noblesse, petite ou grande, et en avaient reçu l’éducation. C’est ainsi naturellement, en quelque sorte, qu’ils portèrent haut le courage et la recherche de la prouesse. Beaucoup, à l’instar de notre héros, gagnèrent d’ailleurs leurs éperons. Comment ne pas voir l’idéal chevaleresque dans l’adoubement de Bernard de la Salle par Bertrucat, juste après la prise d’assaut de Figeac, un matin frais d’octobre 1371 ? Comment ne pas le voir non plus dans sa façon de s’engager à fond dans les combats, comme en témoignent les six fois où il fut capturé ? D’autre part, le terme « mercenaire » est souvent impropre pour qualifier les chefs routiers car, d’une manière générale, ils se battirent pour le souverain auxquels ils avaient fait allégeance, le roi d’Angleterre ici en l’occurrence ; de plus, le service soldé n’était pas la règle et, la plupart du temps, le monarque ne les paya qu’en leur permettant de piller les territoires où ils opéraient. Si mercenariat il y eut, ce fut lorsqu’ils servirent d’autres autorités, mais ce ne fut toujours qu’épisodique… Et encore, dans certains cas, si l’on observe les situations suivant le Droit féodal de l’époque et non à travers le prisme anachronique de nos critères contemporains, il est parfois difficile de trouver trace d’un véritable mercenariat. Une situation assez complexe donc, mais quelques clés permettent d’en démêler l’écheveau.

H&IM : On retient entre autres choses de votre étude la stratégie de guérilla usitée par Bertrucat de Labret, et les seigneurs gascons pendant cette période de la guerre de Cent Ans : pourquoi de telles stratégies militaires, et en quoi consistaient-elles ?

NS : Les compagnies de routiers, guerriers professionnels, étaient des petits ensembles bien organisés, souples d’emploi et commandés par de fins tacticiens. En face d’eux se trouvaient des municipalités, des seigneurs et des officiers royaux français dont les actions étaient mal coordonnées ; leurs moyens humains et la façon dont ils étaient organisés ne permettaient vraiment que la défense des localités fortifiés : c’est donc essentiellement en rase-campagne que les routiers agirent, montant des raids et des embuscades pour prendre du butin ou des prisonniers, mais aussi des coups de main pour s’emparer des repaires qui leur servaient de bases. Bertrucat se révéla un expert de cette guérilla, et si ses opérations sont connues dans leurs grandes lignes, il est beaucoup plus intéressant de les percevoir dans leurs détails, avec contexte, préparation et résultat obtenu : certes, il galopait, escaladait et frappait fort, mais surtout il se servait de sa tête, utilisant le renseignement, tenant compte de la logistique, etc. Enfin, il convient de préciser que, contrairement à une idée répandue, les actions des routiers ne se plaçaient généralement pas en dehors du Droit de la guerre. Le pouvoir anglais sut jouer de ce Droit pour leur permettre de poursuivre leurs activités en permanence, y compris durant les périodes de trêve ; ce faisant, son but stratégique était d’affaiblir l’économie de son adversaire Valois tout en réduisant la confiance que ses populations lui portaient. Si l’on ajoute à ces actions l’instabilité politique, la récession économique et les épidémies de peste qui touchaient le royaume de France, on comprend aisément pourquoi elles furent si dévastatrices.

H&IM : Une lutte armée donc, dans un contexte de désordre politique et social global. Mais Bertrucat de Labret n’a-t-il pas usé d’autres moyens pour asseoir sa stratégie d’expansion territoriale ?

NS : Oui, s’il n’avait été qu’un batailleur, son parcours n’aurait pas été aussi exceptionnel. Jouant du Droit comme de l’épée, fin négociateur, il a d’abord su prendre l’ascendant sur l’ensemble des capitaines routiers opérant entre Dordogne et Tarn ; il réussit ainsi à mettre en place un système féodal parallèle au sein duquel il prit la place du suzerain. L’importance qu’il gagna alors lui permit de se marier à la fille d’un puissant seigneur de la région, qui lui apporta un beau domaine en dot ; on note à cette occasion que son beau-père se battait pour le roi de France, ce qui montre que les liens féodaux pouvaient s’affranchir de l’opposition franco-anglaise sans que cela n’implique une quelconque trahison. Enfin, bien que proche de sa famille, il n’en était qu’un bâtard et, à ce titre, n’avait pas d’héritage à en attendre. Or, devenu très puissant et proche du pouvoir Plantagenêt, il manœuvra avec brio pour se faire attribuer des seigneuries qui, suite à la mort des héritiers d’Albret légitimes, étaient destinées à échapper au clan. A ces ensembles, il faut aussi ajouter les possessions qu’il gagna ici et là en se battant pour d’autres que le roi d’Angleterre, ainsi que celles qu’il acheta en faisant fructifier ses gains de guerre. A sa mort, il était devenu l’un des plus puissants feudataires d’Aquitaine.

H&IM : A vous lire, on a l’impression que Bertrucat a été de tous les combats de son époque… Où ses appétits le portèrent-ils ?

NS : La guérilla qu’il mena entre Dordogne et Tarn ne constitua en effet qu’une partie de ses activités guerrières. Quittant régulièrement cette région, on le vit combattre de la Normandie à la Méditerranée et de l’Atlantique à la vallée du Rhône, mais aussi au-delà des Pyrénées. De plus, l’Histoire à retenu son nom pour le rôle qu’il joua dans de grandes batailles, à l’exemple de Cocherel ou de Najéra. Il participa même, avec son ami Robert Knoles, à la sauvegarde du trône de Richard II lors de la Révolte des Travailleurs, à Londres en 1381. En fait, rares furent les moments où il laissa son cheval et son épée au repos.

H&IM : Merci, Nicolas Savy, pour vos réponses et la présentation de cet infatigable gascon.

Propos recueillis par Frédéric Wittner

Si vous voulez en savoir davantage et vous procurer la biographie de Bertrucat d’Albret, par ici.
Nicolas Savy est spécialiste des aspects militaires, politiques et socio-économiques au bas Moyen Âge. Sa thèse portait sur la défense des villes et des bourgs du haut Quercy pendant la guerre de Cent ans.

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

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