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Black Death : le Moyen Âge au coeur des ténèbres

Image_0_Black-Death-PosterDepuis Le Septième sceau d’Ingmar Bergman (1957), la Peste noire fait partie des grands sujets traités par le cinéma médiévaliste, mais qui induit, selon les films, un message totalement différent. Ainsi, si la Peste du Navigateur (1988), dont nous avons parlé dans H&IM 54 (disponible en téléchargement libre en cliquant sur ce lien) était un moyen d’interroger notre société moderne, celle de l’excellent Black Death (2011) permet au contraire de plonger dans les craintes que concentre le Moyen Âge dans l’imaginaire occidental contemporain.

Black Death, le Moyen Âge au coeur des ténèbres

L’intrigue du Navigateur et de Black Death tourne autour d’un même élément : un village semble être protégé de la pandémie et veut le rester. Mais dans le second film, cette apparente protection attire les foudres d’une hiérarchie ecclésiastique obscurantiste dont l’intervention provoque une réaction en chaîne sanglante. De même, alors que le voyage temporel, au cœur de l’intrigue du Navigateur, le classe d’emblée dans le genre des films fantastique, le réalisateur de Black Death, Christopher Smith, affiche des prétentions historiques :

Il y a une chose dont je suis très fier, c’est que l’on sente que les personnages ont des mentalités médiévales et se comportent comme des gens du Moyen Âge1.

Mais cette déclaration ne doit pas être prise au pied de la lettre, car le rapport au passé du réalisateur, ainsi que sa culture visuelle, sont plus cinématographique qu’historique. Black Death peut ainsi être considéré comme un remake d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) dans lequel un groupe de soldats américains, partis à la recherche d’un colonel devenu chef d’une tribu autochtone, plongent dans la folie au fur et à mesure qu’ils remontent une rivière. Smith assume pleinement cette filiation en expliquant que ses personnages sont « à la recherche du colonel Kurtz »2, du nom de l’officier disparu d’Apocalypse Now (incarné par Marlon Brando), repris de la nouvelle de Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres, écrite en 1899, dont l’action se déroulait dans un contexte colonial. Smith fait également référence à l’autre source majeure d’inspiration d’Apocalypse Now, Aguirre ou la colère de Dieu, de Werner Herzog (1972), racontant la remontée d’une rivière en Amazonie par des conquistadors à la recherche de l’Eldorado. L’apparence d’un personnage secondaire de Black Death (Ivo, joué par Tygo Gernandt) reprend en effet presque trait pour trait la physionomie de Lope de Aguirre, incarné dans le film d’Herzog, par Klaus Kinski (même cheveux blonds, heaume quasi similaire. Voir image 1).
Image 1 : En haut, Klaus Kinski dans "Aguirre ou la colère de Dieu". En bas, Tygo Gernandt dans "Black Death". Image 1 — En haut, Klaus Kinski dans Aguirre ou la colère de Dieu. En bas, Tygo Gernandt dans Black Death.

Le réalisateur britannique ne s’est pas arrêté là. En plaçant son village épargné par la peste au milieu d’un marais ou en filmant souvent ses personnages dans une rivière, il multiplie les références à Apocalypse Now et à Aguirre, dans lesquels le cours d’eau et sa remontée (et pas sa descente, qui est le cours naturel des choses) sont les allégories de la perte progressive de la raison (image 2). Un procédé que reprendra avec encore plus de talent Nicolas Winding Refn dans Valhalla Rising, sorti à un an de distance de Black Death, en transposant l’intrigue chez les Vikings. Dans les deux films, cette multiplication de clins d’œil distillés savamment n’est pas gratuit. Ils créent un environnement visuel familier qui permettent au spectateur de se sentir à l’aise.
"Black Death" (2011). Des flagellants à contre-courant. On notera les tons verts qui donnent l'impression que la scène se déroule en pleine jungle. "Aguirre" n'est pas loin. Image 2 — Black Death (2011). Des flagellants à contre-courant. On notera les tons verts qui donnent l’impression que la scène se déroule en pleine jungle. Aguirre n’est pas loin.

Le Moyen âge, comme film d’horreur

Dans Black Death, le Moyen Âge n’est qu’un prétexte. Il est utilisé par Smith comme Conrad, puis Herzog et Coppola, avaient pu utiliser le contexte colonial et exotique. Ce sont des « ailleurs » qui s’opposent à la civilisation3. Cela se retrouve dans les propos de l’acteur principal Sean Bean qui affirme avoir :

toujours été intéressé par l’époque de la Peste Noire. Je l’étais déjà à l’école […] parce qu’elle a un côté macabre, très sanglant, très effrayant. […] Les illustrations qu’on voyait dans les livres d’histoire, sur lesquelles on ne manquait jamais de s’attarder, éveillait notre intérêt, comme un film d’horreur historique4

La période médiévale, et plus particulièrement l’épisode de la peste noire, est ainsi réduite, mais avec beaucoup de talent, à un décor de film d’horreur, genre dans lequel s’inscrit Black Death si on en croit plusieurs intervenants dans les bonus du DVD5. Un Moyen Âge horrifique qui se suffit à lui-même. Il est en effet intéressant de savoir que la seconde partie de Black Death devait inclure nombre d’éléments fantastiques, à l’image du Dernier des Templiers6. Christopher Smith les a judicieusement abandonnés7, ce qui ne retire rien, bien au contraire, au malaise du spectateur tant l’image d’un Moyen Âge sombre et par essence quasi fantastique est ancrée dans notre esprit. Il a suffi au réalisateur de jouer sur quelques images d’Épinal pour renforcer ce sentiment.
Le village de Black Death n’aurait ainsi pas déparé dans le Moyen Âge décrit par Jules Michelet dans La sorcière, publié en 1862 et traduit, l’année suivante, en anglais. Selon le grand historien (mais qu’il faut aujourd’hui lire avec beaucoup de distance critique), il aurait existé, tout au long de l’époque médiévale et caché aux yeux de l’Église, une forme de religion populaire dont les principales actrices auraient été les femmes. D’abord clandestines, ces pratiques auraient pris un tournant quasi révolutionnaire à partir du XIVe siècle suite à la crise de l’Église qui mènera au Grand Schisme et à l’incapacité des chevaliers d’assumer leur rôle de protecteur après la défaite de Crécy en 1346. Les femmes des sabbats annonçaient, sous la plume de Michelet, celle des clubs révolutionnaires. C’est pour faire à nouveau régner la hiérarchie sociale que l’Église aurait déclenché une vaste campagne qui aurait, pendant plusieurs siècles, envoyé nombre d’innocentes au bûcher8.
Image 3 : Carice van Houten dans Black Death Image 3 — Carice van Houten dans Black Death. Jules Michelet, sors de ce corps !

Black Death ne fait que reprendre cette analyse, et l’incarne dans la personne Langiva (jouée par une Carice van Houten envoûtante. Voir image 3), sorte de féministe anticléricale transposée au beau milieu du XIVe siècle. Ce procédé passe d’autant plus facilement que nos sociétés occidentales fortement sécularisées résument un peu facilement que le Moyen âge à une intense période de répression religieuse et sexuelle, notamment dans l’imaginaire néo-païen né aux États-Unis dans le courant des années 709.
image_4_black_death_Solomon_kane

Sans nier la réalité des exécutions, il faut nuancer. La sorcellerie a certes été en grande partie fantasmée par les autorités ecclésiastiques qui ont criminalisé à partir du milieu du XIVe siècle et surtout à la fin du XVe siècle des pratiques jugées banales. Mais la grande répression n’aura pas lieu au Moyen Âge, mais entre les années 1580-1670. Précisons aussi que les premiers procès en sorcellerie visent autant, si ce n’est parfois plus, les hommes que les femmes10 et qu’il est bien question de procédures menées la plupart du temps par des juridictions civiles (dont les ecclésiastiques, et, a fortiori, les inquisiteurs sont exclus11), pas d’expédition commando de « search and destroy » menée par un chevalier-moine comme Ulrich bénissant ses hommes avant la bataille (dans les scènes coupées du film, disponibles dans les bonus du DVD). Ce personnage joue d’ailleurs sur une double évocation. Son manteau noir frappé d’une croix blanche fait vaguement penser aux ordres militaires qui ont au cinéma, depuis Alexandre Nevski (1937), assez mauvaise presse. Quant au héros solitaire et sombre chassant le mal, il fait évidemment référence, pour les fans de fantasy, au personnage de Solomon Kane, le chasseur du mal créé par R. E. Howard (le « papa » de Conan) dont les aventures ont été adaptées en 2009 au cinéma et au répurgateur du jeu de rôle Warhammer. Eh oui ! Le cliché de l’inquisiteur portant l’épée et trainant à sa suite une charrette contenant nombre d’instruments de torture est plus littéraire qu’historique (image 4).
Image 4 : Dans Black Death, l'inquisiteur n'est pas vierge de fer.

Image 4 — Dans Black Death, l’inquisiteur voyage avec une véritable « torturo-mobile » !

Le clair obscur

Dans l’imaginaire occidental contemporain, l’image d’une époque médiévale sombre s’est toujours doublée de celle d’un Moyen Âge lumineux, associés aux grands mythes chevaleresques. Ce Moyen Âge « en clair obscur » pour reprendre l’expression de Christian Amalvi traverse souvent les films médiévalistes12 et permet de jouer sur la corde de la nostalgie. Il y aurait eu un beau Moyen Âge avant l’action du film, souvent associé à une chevalerie idéalisée, puis serait venue une catastrophe dont les conséquences terribles serviraient de toile de fond à l’action du film. Dans Coeur de Dragon (1996) l’avant est incarné par la Table Ronde. Wolfstan, l’un des personnages principaux de Black Death, ne dit pas différemment au début du film. Selon lui, la Peste noire serait la conséquence de l’abandon de l’idéal chevaleresque :

Voilà trois étés, nous avons combattu dans une bataille, à Crécy, en Normandie […] Ce jour-là, pour la première fois, nos archers utilisèrent le grand arc […] À la fin du jour, le champ était jonché de cadavres et de blessés. […] En ce jour, il fut donné un terme à la chevalerie. Le roi Édouard ordonna que chaque Français encore en vie fût tué sans pitié. Des bras, des têtes, des jambes… tranchés. La plus grande armée de Dieu s’abaissant à la sauvagerie. […] Nous avons invité la Mort parmi nous ce jour-là. Elle ne nous a pas quittés depuis.

Évidemment, rien de tout cela n’est vrai. La bataille de Crécy, opposant en 1346 les troupes d’Édouard III et de Philippe VI, n’a pas vu de pareil massacre et les batailles médiévales des XIIe et XIIIe siècles n’avaient rien de rencontres sportives et pacifiques13. En fait, Crécy peut être même considéré comme un affrontement chevaleresque quasi exemplaire, durant lequel nombre des vassaux du roi de France feront montre de leurs honneurs jusqu’à l’absurdité, comme Jean Ier de Luxembourg, beau-frère de Philippe VI, qui, aveugle, meurt en chargeant les rangs des archers gallois. Mais créer une pareille dichotomie entre Moyen Âge propre et Moyen âge sale permet simplement aux créateurs de Black Death d’appuyer leur propos. Ici, la fin de l’idéal chevaleresque correspond à une fin des temps médiévaux, symbolisée par l’apparition de la Peste et de la figure de la sorcière. Cette apocalypse va enfanter, dans le sang et la douleur, un courant de pensée prérévolutionnaire et rationaliste avant l’heure incarnée par des femmes.
Image 5 — La fin des chevaliers. Les guerriers de Black Death sont à pied et barbus, comme des barbares. Ce plan fait d'ailleurs directement penser au Sept Mercenaires (John Sturges — 1960. Ulrich et ses hommes étaient sept au début de Black Death) et à la fin du mythe du western marqué par les cow-boys mal rasé de la trilogie des dollars de Sergio Leone. Image 5 — La fin des chevaliers. Les guerriers de Black Death sont à pied et barbus, comme des barbares. Ce plan fait d’ailleurs directement penser au Sept Mercenaires (John Sturges — 1960. Ulrich et ses hommes étaient, et ce n’est sans doute pas un hasard, sept au début de Black Death) et à la fin du mythe du western marqué par les cow-boys mal rasé de la trilogie des dollars de Sergio Leone.

Dans La Sorcière, qui semble être une des sources non assumées du film, Jules Michelet ne disait pas autrement14. Signe de la fin des temps chevaleresque, les héros (ou plutôt les antihéros) de Christopher Smith, finissent à pied à l’instar des guerriers hirsutes et sanguinaires d’une Europe retombée dans la barbarie des Dark ages. La plupart portent des barbes mal taillées, signe évident, dans l’imaginaire visuel occidental, de la sauvagerie et des peuplades barbares. Il faut sans doute aussi voir dans ce choix une allusion au western spaghetti15 (image 5). Le port de vêtement sombre, jusque dans les armures, complète le tableau, d’une manière similaire aux codes visuels déjà employés dans le film Excalibur de John Boorman (1981) dans lequel les chevaliers des temps sauvages pré-arthurien portaient les armures sombres (Et, a contrario, dans Excalibur, les moments arthuriens sont marqués par le port d’armures chatoyantes, presque chromées) (image 6).
Image 6 — Superbe travail visuel de John Boorman dans Excalibur (1981). Les armures sales et sombres marquent les âges barbares, et celles qui resplendissent représentent, au contraire, l'apogée arthurien. Image 6 — Superbe travail visuel de John Boorman dans Excalibur (1981). Les armures sales et sombres marquent les âges barbares, et celles qui resplendissent représentent, au contraire, l’apogée arthurien.

Malgré son aspect sanglant parfois difficilement supportable, Black Death propose en quelque sort un Moyen Âge balisé et, en fin de compte, bien apaisant pour le spectateur. Un Moyen Âge onirique qui tient autant de la fantasy que de l’histoire. La preuve en est avec quelle facilité et quelle crédibilité deux des principaux acteurs du film, Sean Bean et Carice van Houten, passe allègrement du film médiéval « réaliste » comme Black Death à la saga de fantasy Game of Thrones, dans des rôles quasiment similaires : un guerrier noble pour Sean Bean (l’aspect psychopathe en moins), et une prêtresse-sorcière pour Carice van Houten. Le cadre historique n’est en fin de compte que pour créer un sentiment de proximité (« cela a vraiment existé ») donc d’horreur, puis de soulagement (« nous ne sommes pas comme ça. »). Tout l’inverse du propos de Vincent Ward dans Le Navigateur qui se proposait de titiller notre bonne conscience moderne.

William Blanc

Notes :
1. « I am most proud of is that it feels as though the characters have Medieval thinking and are behaving in a Medieval way. » Interview de C. Smith sur le site unratedfilm.com, 24 février 2011. Traduction personnelle.

2. Bonus du DVD.
3. Et dans laquelle l’homme occidental, loin d’apporter une forme de bienfait, créé un véritable enfer sur terre, comme en témoigne le bombardement au napalm à la fin du film de Francis Ford Coppola et le comportement des hommes de l’inquisiteur Ulrich. La nouvelle de Conrad peut-être considérée comme une charge anticoloniale. Voir à ce propos M. Delrez, « Joseph Conrad, fossoyeur du mythe colonial », politique.eu.org, Juin 2010, et surtout le livre passionnant de Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, Les Arènes, 2007
4. >Bonus du DVD. Phrase en gras soulignée par nos soins.
5. Notamment l’acteur Tim McInnerny (incarnant le villageois Hob) qui explique de Black Death est « à la fois un film d’horreur et un film épique en costume. » Notons également que Christopher Smith a réalisé, par le passé, des films d’horreur comme Creep (2004) et Severance (2006).
6. Film très médiocre avec Nicolas Cage et Ron Perlman sortit la même année que Black Death.
7. Voir l’interview de C. Smith sur le site unratedfilm.com, 24 février 2011.
8. Voir le texte de Jules Michelet sur le site gutenberg.org. Voir également C. Amalvi, Le goût du Moyen âge, Plon, 1996, p. 38-39, et surtout, J. Le Goff « Les Moyen âge de Michelet » dans Pour un autre Moyen âge, Gallimard, 1977, p. 19-45. À noter que La sorcière a inspiré un film d’animation japonais expérimental de 1973 réalisé par Eiichi Yamamoto et intitulé La Belladone de la tristesse (Kanashimi no Belladonna) qui épouse totalement, en les grossissant, les conclusions plutôt cavalières de Michelet. Cette œuvre singulière et hypnotique, à fort relent érotique, est disponible sur internet à cette adresse. Une recension bientôt sur le site d’Histoire et images médiévales.>
9. Voir à ce titre A-M Lassallette-Carassou, Sorciers, sorcières et néopaïens dans l’Amérique d’aujourd’hui, Presses universitaires de Bordeaux, 2008.
10. Remarquons aussi que les hérésies (à ne pas confondre avec la sorcellerie) n’ont que rarement prôné l’égalité des sexes. Voir à ce propos D. Lett, Hommes et femmes au Moyen âge. Histoire du genre. XIIe-XVe siècle, Armand Colin, 2013, p. 122-123.
11. J-M, Sallmann, Les sorcières : fiancées de Satan, Gallimard « Découvertes », 1989, p. 38-43 remarque qu’à partir du XVIe siècle, les tribunaux ecclésiastiques sont dessaisis des poursuites en sorcellerie. Là où ils peuvent intervenir, ils sont généralement plus modérés que les magistrats locaux. Enfin, dans les régions où l’Inquisition était forte, comme l’Espagne ibérique et l’Italie du Sud, il n’y eut quasiment pas de procès en sorcellerie à la différence des Flandres ou de l’Allemagne où, par un hasard curieux, Black Death a été tourné.
12. Voir C. Amalvi, op. cit., p. 15.
13. Voir à ce titre John Lynn, De la guerre, Tallandier, 2007, chapitre 3.
14. Afin d’expliquer pourquoi les sorcières maudissaient le prénom de Philippe, Michelet explique que : « Le nommerait-elle ici Philippe du nom odieux du roi qui nous donna les cent années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites et nous valut la première invasion ? Après une longue paix, fort peu interrompue, la guerre fut d’autant plus horrible au peuple. Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable malédiction. » J. Michelet, La sorcière, note 48. Précision que c’est bien de Philippe VI dont il est question, le perdant de Crécy. Jacques Le Goff (art. cit.) relève très justement que Michelet a entretenu, tout au long de sa vie, des rapports ambigus avec le Moyen âge. Du Moyen âge lumineux du début de sa vie, voilà qu’avec La sorcière, on arrive au Moyen âge sombre, mais annonciateur des Lumières et des libertés révolutionnaires.
15. Pour la notion dans l’imagerie antique et médiévale des barbares, voir l’émission de Fréquence Médiévale sur la période dite des « invasions barbares » avec, comme invité, Adrien Bayard et Bruno Dumézil. On remarque que les même codes visuels (sans barbe / avec barbe) ont court dans les films de samouraï et les westerns. Le ronin, samouraï sans maître, est barbu (voir Toshiro Mifune dans Yojimbo d’Akira Kurosawa — 1961) et les cow-boys des western spaghetti sont, au contraire de leurs homologues américains, mal rasés (et pas lavés). Ils marque la fin du mythe du cow-boys et de l’Ouest glorieux. Remarquons d’ailleurs, quitte à enfoncer une porte ouverte, que Sergio Leone réalisera son premier western spaghetti, Pour une poignée de dollars — 1964, en reprenant la scénario d’Akira Kurosawa.

À propos de Frédéric Wittner

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7 commentaires

  1. Cher monsieur,
    Merci tout d’abord pour les compliments, qui font toujours plaisir. Il faut surtout remercier la rédaction d’ « Histoire et Images médiévales », qui a la gentillesse d’héberger ces articles.
    Vous avez parfaitement raison quant à la « torturomobile » du Nom de la Rose. J’aurai dû en parler car il s’agit, à mon avis, d’un clin d’oeil, ou pour parler en termes scientifiques, d’une forme d’intertextualité visuelle (pardon pour le terme un peu pédant, mais l’expression « clin d’oeil » semble un peu trop triviale. Le clin d’oeil semble être une référence isolée. Or, les films sont construits, le plus souvent, comme des allusions, des références à d’autres films).
    Pour « Apocalypse Now », merci pour ces précisions. Je me suis sans doute mal exprimé. Je ne voulais pas dire que le film de Coppola avait été inspiré seulement par la nouvelle de Conrad et par « Aguirre ». Clairement, Pierre Schoendoerffer a eu une grande influence sur la génération du nouveau cinéma américain, notamment via son documentaire « La Section Anderson » (1967) tourné en pleine guerre (américaine) du Vietnam et qui a obtenu un Oscar (il est d’ailleurs disponible pour un coût modique sur l’excellent site ina.fr).
    Sur la scène de l’attaque des hélicoptères, merci encore pour cette précision. D’ailleurs, cela me fait penser que « la chevauchée des Walkyries » est une musique médiévalistes. La barbarie de Kligore est donc (consciemment ? inconsciemment) associé au Moyen âge. Comme quoi, le Moyen âge est partout, de l’autre côté du miroir du monde moderne…
    Bien médiévalement
    William Blanc

  2. Bonjour,

    Juste deux petites remarques, pour faire le malin sur cet article très intéressant (comme d’ailleurs tout ce qui a trait à Radio Goliards, voilà c’est dit).

    Concernant l’inquisiteur et sa tourmentomobile, l’image m’a immédiatement évoqué l’arrivée de Bernardo Gui dans l’adaptation du « Nom de la rose » par Jean-Jacques Annaud. Je n’ai pas le film sous la main pour vérifier, mais il me semble que lui aussi trimballe son petit nécessaire à question. De plus je me souviens qu’il y a également dans ce film un travail sur les armures, donnant à l’escorte de l’inquisiteur un côté extrêmement inquiétant, très en contraste au milieu des moines.

    Quant à Apocalypse Now, il doit autant au roman de Conrad qu’à « L’adieu au roi » de Pierre Schoendoerffer, la version « redux » du film contenant d’ailleurs une référence très explicite à « La 317ème Section », réalisé par cet auteur. Et la scène y incarnant le mieux la barbarie des soi-disant civilisés n’est àmha pas tant le final que l’attaque des hélicoptères au son de la « Chevauchée des Walkyries ». La scène s’ouvre en effet sur la tranquille école du village attaqué où l’on entend les enfants réciter. Puis la cloche d’alerte se met à sonner et une femme soldat vient ordonner à l’institutrice de mettre les enfants à l’abri, ce qui constitue certainement un des gestes les plus civilisés qui soit. Arrive ensuite les hélicoptères qui détruisent absolument tout dans l’objectif, rappelons-le, de profiter des rouleaux offerts par la rivière à cet endroit pour surfer. La scène s’achève enfin quand deux avions baptisés « dove » (colombe) bombardent la jungle au napalm dont Kilgore évoque l’odeur caractéristique, liant dans son esprit annihilation totale sans discernement et victoire (Kilgore est en fait beaucoup plus barbare que Kurtz, dont l’esprit s’est brisé en voulant lucidement assumer la nature profonde de la guerre).

  3. Cher monsieur,
    Merci pour votre remarque qui me permet de préciser un peu ma pensée. En effet, le propos du film « Alexandre Nevski » de Sergueï Einsentsein est bien de montrer les chevaliers teutoniques sous un angle peu flatteur. Il s’agit, pour le réalisateur soviétique, d’opérer un parallèle entre l’ordre militaire et les troupes du IIIe Reich (c’est assez flagrant lorsque l’on voit les casques des fantassins teutoniques dont la forme rappelle le stahlhelm des soldats allemands. Mais au-delà de la conjoncture politique, je faisais simplement remarquer que les ordres militaires sont généralement mal vus dans les fictions médiévalistes, surtout celles qui dépeignent un Moyen âge sombre. Sans faire une généalogie complète de ce motif, je me permets de signaler quelques oeuvres.
    – « Le Talisman », roman dans lequel Walter Scott en 1825 dépeint par exemple des Templiers comme des fourbes sans scrupules. Ce livre (tout comme l’ensemble de l’oeuvre de Scott) a eu une influence considérable pour les représentations modernes médiévalistes. Plusieurs films en ont été tirés dont Richard Cœur de Lion (King Richard and the Crusaders) de David Butler (1954) dans lequel Rex Harrison est grimé pour jouer Saladin et, plus proche de nous, Kingdom of Heaven, de Ridley Scott (2005). Les deux oeuvres donnent le mauvais rôle aux templiers, en allant même, pour le second, jusqu’à les transformer en massacreurs de musulman (ce qu’ils n’étaient pas).
    – en ce qui concerne les teutoniques, Einstein n’est pas le premier à leur faire une mauvaise presse dans l’Europe de l’Est. Cela s’explique notamment par la construction nationale des pays slaves au XIXe siècle, qui s’affirmaient généralement contre une Allemagne en cours d’unification. Dans ce cadre, le souvenir des chevaliers teutoniques qui ont pratiqué, au XIVe siècle, une politique parfois rude d’évangélisation, a été mobilisé par des auteurs nationalistes, comme Henryk Sienkiewicz en Pologne, l’auteur de Quo vadis, qui en 1900 écrit Les Chevaliers teutoniques (Krzyżacy). Le livre a été adapté en 1960 Aleksander Ford et est devenu peut-être l’un des plus grand succès du cinéma polonais (32 millions d’entrées en 1987, sans compter les diffusions dans les classes, pour un pays qui comptait 37 millions d’habitants à la même époque !). Il faut dire que Krzyżacy célébrait la résistance du peuple polonais face à des chevaliers teutoniques aisément identifiables aux nazis. Mais je crois me souvenir que, dans un précédent numéro d’H&IM, ce film avait fait l’objet d’un article. » Krzyżacy » a certainement inspiré en France « Les templiers » de Stellio Lorenzi (1961), téléfilm réalisé dans le cadre de l’émission La caméra explore le temps, qui la encore, donne une vision très négative des templiers, sous lequel on décèle assez facilement l’armée française (et les colons) empêtrée en Algérie. je renvoie, pour cela, à l’article paru dans H&IM 51 et au bonus suivant publié en août dernier : http://www.histoire-images-medievales.com/?p=916
    Voilà donc le sens de ma remarque dans cet article consacré à « Black Death ». À mon avis, afin d’ajouter à l’image négative du personnage Sean Bean, Christopher Smith a convoqué l’allusion visuelle aux ordres militaires, souvent représentés comme des fanatiques sanguinaires. Il faut aussi voir dans ce procédé un signe de nos préoccupations contemporaines. On a vu ainsi Anders Breivik se réclamer des templiers ou les terrorisme islamistes se réclamer du Jihad originel. Or, à mon avis, les templiers ou l’institution militaro-religieuse de la ribât musulmane (que d’aucuns pensent qu’elle a influencé la création des ordres militaires occidentaux) sont bien éloignés du terrorisme contemporain. Mais c’est une tout autre discussion…
    En vous souhaitant une bonne lecture et en espérant avoir satisfait votre curiosité
    Bien cordialement
    William Blanc

  4. Bonjour,

    Juste une petite remarque à ce propos : « Son manteau noir frappé d’une croix blanche fait vaguement penser aux ordres militaires qui ont au cinéma, depuis Alexandre Nevski (1937), assez mauvaise presse ».
    Si je ne m’abuse, dans Alexandre Nevski, il s’agit des Teutoniques. Et ce n’est pas Eisenstein qui leur a fait mauvaise presse. Ils étaient déjà réputés chez leurs contemporains pour leur sauvagerie, en particulier dans leur traque impitoyable des Vieux-Saxons païens pendant une cinquantaine d’années, si je ne m’abuse.

    A titre anecdotique, les centres de formation des cadres nazis se nommaient des Ordensburgen, qui n’est rien d’autre que le nom qu’on donnait aussi aux places-fortes teutoniques (Marienburg, Thorn, Königsberg…)

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