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Ces livres qui ont fait l’histoire médiévale. « Guillaume le Maréchal » de Georges Duby.

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Au début des années 80, la biographie n’a pas bonne presse. La publication d’un ouvrage biographique par Georges Duby, figure de la Nouvelle Histoire, est donc plutôt étonnante. Mais, dans cet ouvrage, l’historien renouvelle le genre. Derrière l’individu, Duby cherche le groupe. Derrière l’exception, l’auteur étudie la représentativité. Car Guillaume le Maréchal est un personnage exemplaire, non seulement en raison de sa vie exceptionnelle mais aussi par son identité collective. Guillaume est ainsi emblématique de « ce demi-siècle qui encadre l’an 1200 » et du milieu social des chevaliers, que nous avons évoqué dans cet article.

Au début… la mort

Duby commence la biographie de Guillaume le Maréchal… par la fin en 1219 ! Dès les premières pages consacrées aux derniers jours du chevalier, l’historien explique les pratiques funéraires de la noblesse. S’en suit le récit d’un dépouillement. Le futur défunt doit en effet se défaire de tout car il doit se « présenter nu ». Il règle ses dispositions testamentaires et distribue ses biens. La deuxième étape du deuil est démonstrative. C’est le temps des larmes, le moment des réglementations religieuses, comme l’achat d’oraisons, véritables outils de la rédemption. Guillaume prend aussi in articulo mortis la Croix des Templiers, afin de bénéficier in extremis des grâces promises à cet ordre de moines-soldats.

Ultime stade de la « dramaturgie des funérailles », l’exposition du corps. Le corps du défunt n’est pas muet. Il enseigne, vivante image de ce que chacun des témoins serait un jour. La distribution de deniers et de provendes aux pauvres conclue cette mise en scène. Il importe désormais au fils aîné d’enraciner la vie de son père dans le souvenir collectif, profondément, afin qu’elle résiste à l’usure du temps. L’exaltation de la vie de Guillaume le Maréchal épouse les formes spécifiques de la culture qui avait été la sienne, la culture chevaleresque. Une chanson est ainsi commandée. Elle est pensée pour être écoutée, récitée publiquement par un lecteur professionnel. La sources est exceptionnelle, non seulement, parce qu’elle nous permet de connaître la vie de ce chevalier d’exception, mais aussi parce que son auteur a collecté, trié et évalué les informations, dégageant l’or du vrai de la gangue du faux. La chanson, de 19 914 vers, est un exceptionnel témoignage sur ce qu’étaient, parmi les chevaliers de ce temps, le sens et la connaissance de l’histoire. Bref, conclut Duby, « l’éloge du Maréchal est fondamentalement leur éloge ».

Un livre sur les tournois

Cette chanson est aussi une source formidable sur les tournois. Elle comporte la description de seize tournois, dont 15 sont localisés avec précision. Duby n’hésite pas à faire des comparaisons avec des pratiques contemporaines. Il rappelle ainsi que, « comme aujourd’hui les corridas ou le rugby », le tournoi n’est pas pratiqué partout. L’Angleterre apparaît en effet rétive à cette pratique. Les chevaliers anglais venaient donc combattre en France. Mais toute la France n’est pas concernée. L’espace de prédilection du tournoi se déploie dans une zone englobant Fougères, Auxerre, Epernay et Abbeville. La grande majorité de ces tournois se déroulent aux confins, aux « marches » des principautés féodales, dans des lieux disputés. Ainsi, en Champagne, les trois tournois recensés ont lieu sur les lisières champenoises à Lagny et à Joigny, face à l’Île de France et au duché de Bourgogne.

Duby montre également l’importance des effectifs engagés. A Lagny, près de 3 000 chevaliers sont présents. Chacun de ces chevaliers est accompagné de ses servants. Se pressent aussi quelques compagnies de combattants, de basse naissance, « méprisés, utilisés cependant, car fort habiles à manier les armes vilaines, les piques, les crocs… ». En définitive, l’affluence atteint sans doute les 10 000 hommes de guerre, peut-être autant de chevaux, plus « la foule des parasites, maquignons, changeurs, filles de joie » nous précise Georges Duby. Si une telle foule est présente, c’est que contrairement aux idées reçues, l’information circule rapidement dans la société médiévale. Chaque tournoi est annoncé une quinzaine de jours à l’avance, profitant d’un « système perfectionné de communication », animé par des hérauts « professionnels de l’identification des joueurs et de la propagande ». La nouvelle circule à travers la France, le Hainaut la Flandre, la Bourgogne, la Touraine, l’Anjou, la Normandie et la Bretagne… Cette diversité explique pourquoi les équipes « nationales » ne sont pas formées que de nationaux, tout comme aujourd’hui rappelle l’auteur. Cette pluralité donne l’occasion au médiéviste d’expliquer la logique des réseaux en œuvre dans la société aristocratique médiévale. Bref, Georges Duby nous offre une vraie leçon d’histoire sur le Moyen Âge à travers la vie d’un seul homme.

Un pro du tournoi

Les tournois font partie intégrante de notre imaginaire sur le Moyen Âge. Nous en avions parlé ici à propos de Lancelot. Au sein de ces derniers s’est forgé le destin de Guillaume le Maréchal, qualifié par ses contemporains, comme le rappelle le sous-titre du livre, de « meilleur chevalier du monde ». Guillaume aurait dans sa « carrière » capturé près de 500 chevaliers ! Au tournoi d’Eu, en un seul jour, il met la main sur dix chevaliers et douze chevaux avec les selles… Duby rappelle ce qu’était un tournoi, un jeu consistant à se lancer sur l’adversaire dans le but de faire des prisonniers, synonyme de butin. Un palmarès était dressé à la fin de chaque rencontre. Du classement dépendait le montant des gages que les participants allaient la prochaine fois exiger des chefs d’équipe.

Au mercato des chevaliers, Guillaume affichait donc une cote insolente. Il est un compétiteur redouté car redoutable. Au tournoi d’Eu, il culbute à deux reprises un même chevalier, Mathieu de Walincourt, et s’empare également deux fois de son destrier. Il acquiert argent et renom. Le sport est « déjà un métier où certains pouvaient gagner plus que n’importe qui à l’époque ». Une fois encore, le médiéviste rappelle la modernité de la société médiévale. En 1183, à quarante ans, quand Guillaume se retrouve chevalier errant, il est l’objet de plusieurs sollicitations de grands qui veulent l’intégrer dans leurs maisons, sollicitations qui témoignent de sa célébrité et qui confirment sa valeur.

L’homme des Plantagenêts

La fortune exceptionnelle de Guillaume, fils cadet, n’avait rien d’inéluctable. Après avoir quitté la demeure familiale, il intègre la maison d’un puissant seigneur, Guillaume de Tancarville. Il est promu chevalier, en 1167, probablement dans « une cérémonie de routine », « dans une fournée générale ». Duby en profite pour rappeler que la société médiévale est « grumeleuse » (p. 93). Les individus y sont « contraints de s’agglutiner », de s’agréger « à des groupes ». Après Guillaume de Tancarville, Guillaume se tourne vers une autre famille, celle de Patrice de Salisbury, frère de sa mère. C’est là que la vie de Guillaume devient un destin.

Son oncle, proche de la maison des Plantagenêts, est chargé par le souverain anglais d’escorter Aliénor d’Aquitaine, comtesse de Poitiers, reine d’Angleterre, dans son périple au Poitou afin de soumettre des vassaux révoltés. Le cortège royal est attaqué. Patrice de Salisbury meurt en la défendant. Guillaume venge l’honneur familial mais est blessé et capturé. Or, son exploit est lu comme la défense des intérêts royaux et de l’honneur de la souveraine. Aliénor envoie des otages, paie la rançon. Cet épisode permet à notre héros de passer de la familiarité de son oncle à la « familiarité du souverain ». Il intègre alors l’hôtel d’Henri le Jeune, fils aîné du roi, pour être le mentor et l’instructeur militaire de l’héritier. Guillaume parvient à survivre à la colonie de jalousies qu’est la cour royale, malgré la mort d’Henri le Jeune, le décès de son père, l’hostilité de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre. Son secret ? Son sens de la fidélité doublé d’un certain opportunisme. En 1216, il protège l’héritier de la couronne, assume la régence du royaume et connaît la consécration absolue à Lincoln en 1217, bataille victorieuse contre les armées françaises. Sa fidélité à la dynastie lui vaut un beau mariage, en 1189, avec Isabelle de Striguil, dont la fortune est importante. Une seule héritière dans toute l’Angleterre était alors plus riche qu’elle ! Par cette union, Guillaume gagne l’« étage supérieur de la société qu’on dit féodale », le tirant de « ce degré déprimé, subalterne où le retenait le célibat ». Quand il s’embarque pour la Normandie en mai 1194, deux navires sont nécessaires pour contenir tous les chevaliers de sa suite.

Emblématique d’un milieu social, représentatif d’une culture, Guillaume le Maréchal est aussi le symbole d’une époque révolue en 1219. Il incarne le triomphe anachronique de l’honneur contre l’argent, de la loyauté contre l’État. Il constitue ainsi « une forme résiduelle », « une relique » d’un autre temps. Il y avait du Quentin Durward dans Guillaume le Maréchal. La force de cet ouvrage réside notamment dans son projet : saisir une individualité pour évoquer la collectivité tout en soulignant ses limites. La portée du livre ne se lit pas que dans le succès éditorial. Le Saint Louis de Jacques Le Goff en 1996 s’inscrit en effet dans la renaissance d’un genre, renaissance amorcée par Georges Duby avec son Guillaume le Maréchal. Deux historiens que vous pouvez entendre dans cette émission évoquer Marc Bloch, autre personnage essentiel de l’histoire médiévale française.

DUBY, Georges, Guillaume le Maréchal ou Le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984. Disponible depuis 1986 en poche, collection Folio-Histoire.

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge.

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