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Charles Martel, le caméléon de l’histoire

Les éditions Libertalia nous ont fait récemment parvenir un ouvrage très intéressant sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, coécrit par Christophe Naudin et William Blanc. 732, ça vous dit quelque chose ? Vous avez sans doute votre petite idée. En route pour une petite recension de ce livre, à conseiller vivement.

Fig. 1 – Carl Von Steuben, La bataille de Poitiers, 1837. Visible au Musée de Versailles. Cette peinture reste sans doute l’image la plus célèbre de la bataille de Poitiers, même si peu de gens gardent à l’esprit qu’elle a été peinte dans un contexte colonial, celui de la contexte de l’Afrique du Nord par les Français au XIXe siècle…

Dès qu’un évènement politique se déroule à Poitiers (l’actualité récente l’a encore laissé entendre), on a l’impression que le destin de la France va se jouer sur un coup de dés. Singulière impression. La faute à Charles Martel, qui en 732 (ou 733) y aurait « arrêté » les Arabes, et stoppé net l’avancée de l’Islam en territoire franc ? Tout cela semble un peu suspect…

Réutilisé régulièrement à des fins idéologiques depuis la fin du XIXe siècle, mais surtout depuis une époque très récente (la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle), le « mythe » Charles Martel et de la bataille de Poitiers est brandi comme un épouvantail, dans un contexte où l’islamophobie rôde (fig. 4).

Charles Martel, pour beaucoup, c’est l’image d’Épinal du farouche général repoussant des hordes d’envahisseurs, le sauveur de la Chrétienté, presque un messie. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, et c’est ce que nous rappelle avec force le livre coécrit par Christophe Naudin et William Blanc.

Un évènement mal connu qu’il convient de réévaluer

Poitiers. 732. C’est un peu comme Marignan-1515, Austerlitz-1805 ou le Débarquement en Normandie en 1944 : tout le monde a entendu parler de ces grandes batailles qui ont marqué l’histoire de France, en tout cas les mémoires. Mais qu’en connait-on réellement, et surtout de Poitiers ? Et bien… pas grand-chose, en fait. Même les historiens, jusqu’à une époque récente, se sont peu appesantis sur le sujet, les sources étant peu prolixes sur les causes et le déroulement de la bataille elle-même. Pourtant, comme le souligne avec force l’ouvrage, ce n’est pas parce qu’on a peu d’indices qu’il ne faut pas en raconter l’histoire, au risque de la voir utilisée et déformée à des fins identitaires.

Pour mieux comprendre ce qu’il s’est réellement passé à Poitiers, les auteurs nous proposent d’abord de replacer le personnage (mais d’ailleurs, pourquoi surnomme-t-on Charles « Martel », le marteau ? … vous apprendrez la réponse dans le livre !) et son environnement dans un contexte, celui de l’expansion musulmane aux VIIe-VIIIe siècles, ses tenants et ses aboutissants, religieux et politiques, les affrontements avec les Byzantins d’abord, les Perses, les tribus arabes qu’il fallut « unifier » dans leur diversité. Un contexte, également, de difficultés entre les royaumes mérovingiens. Aquitains bloqués entre la menace arabe au sud, velléités territoriales franques au nord. Les alliances et les menaces ne sont pas toujours celles que l’on croit…

Au-delà des conquêtes, les auteurs s’interrogent sur la portée idéologique de l’expansion de l’Islam, qui fut sans doute vécue comme une inquiétude, un choc, mais à laquelle on ne répondit pas nécessairement toujours par les armes. Les choses étaient aussi compliquées chez les musulmans, la concorde ne régnant pas du côté des conquérants. Au contraire. Une trame qui permet donc de suivre cette expansion territoriale, de Constantinople au sud de l’Espagne, jusqu’à Poitiers. Nous pouvons arpenter ce chemin, le comprendre, dans une remise en contexte claire.

Et la bataille de Poitiers, alors ? Résultait-elle à une logique d’expansion ou d’une simple stratégie de raids, de guérilla ? L’ouvrage tord le cou à un mythe encore tenace, selon lequel les Arabes et les Berbères menés par le gouverneur Abd al Rahman venaient pour s’installer en Gaule, avec femmes et enfants. La trame de la bataille reste difficile à suivre, on sait que le général d’al Andalus y perdit la vie. Les sources se montrent assez peu prolixes sur l’événement.

Mais les combats entre Arabes et Francs continuèrent, se déplacèrent ailleurs (en Provence notamment). C’est un point important abordé dans le livre : l’histoire ne s’arrête pas là. En 732, les relations (conflictuelles, mais pas toujours) entre les deux camps ne furent pas rompues.

Vers la bataille idéologique

Le plus incroyable, avec Poitiers et Charles Martel, est l’extraordinaire postérité qu’ils prirent, dès le Moyen Âge (fig. 2). Petits arrangements avec l’histoire, oublis, rajouts, petites phrases pour louer la gloire des Francs – au service des rois capétiens – certains chroniqueurs « officiels » de la royauté n’y allèrent pas de main morte.

Fig. 2 – La bataille de Poitiers illustrée dans les Grandes Chroniques de France, à la fin du XVe siècle. BnF, ms. fr. 2610, fol. 89 (Crédit : BnF). A la fin du Moyen Âge, rien ne semblait distinguer la bataille de Poitiers d’une autre. Pour preuve, l’image très stéréotypée. Beaucoup de chroniqueurs allèrent jusqu’à donner une image très négative de Charles Martel.

Pourtant, les sources n’ont pas toujours été tendres avec le maire du palais. Notamment les sources ecclésiastiques. Charles Martel était-il bien un héros ? La mémoire du maire du palais allait connaitre un destin des plus mouvementés, notamment à partir de la Renaissance, où les choses commencèrent à se gâter, et ce n’était qu’un début.

Alors, Charles Martel, sauveur ou tyran ? Fondateur de l’État monarchique ou au contraire, son pourfendeur, au service de l’aristocratie ? Des débats qui résonnent fort, en passant par la période de la Réforme, des guerres de religion modernes, jusqu’au siècle des Lumières. Les plus grands esprits, Montesquieu, Voltaire, Chateaubriand, font de Charles Martel leur cheval de bataille, au détour d’un essai qui n’a souvent d’autre visée que de critiquer les maux supposés de leur propre époque. Tour à tour, on amplifie ou on minimise le rôle tenu par Charles Martel face aux Arabes d’Abd al Rahman, la portée de la bataille de Poitiers, en insistant sur tel ou tel aspect de cette histoire. Car c’est là la grande force mais aussi le péril de l’historiographie, cette possibilité de déformation de l’histoire à des fins partisanes. L’enseignement en est souvent la première victime (fig. 3)

Fig. 3 – Image tirée de l’Histoire de France, manuel de cours élémentaire et moyen, éditions Hachette, 1956. Les écoliers voient défiler, tout au long du XXe siècle, l’image d’un Charles Martel, grand héros du roman national dont les exploits ont sauvé le pays du péril sarrasin. (Droits réservés)

Pour autant, Charles Martel est-il le dieu du panthéon nationaliste français, comme on se plait parfois à le penser. Les auteurs rappellent avec une grande justesse que le maire du palais arrive bien loin derrière, en termes de publications (depuis deux siècles), Charlemagne, saint Louis, sans parler de Jeanne d’Arc, indétrônable. Tempête dans un verre d’eau, alors ?

Il faut rester sur ses gardes. Toujours promptement ressuscité, Charles Martel revient régulièrement sur le devant de la scène, notamment à partir de la fin du XIXe siècle, naissance des mouvements nationalistes contemporains, période du colonialisme (notamment en Afrique du Nord, où la France prend pied), début des mouvements d’immigration. Les choses se gâteront encore davantage avec l’arrivée des immigrants du Maghreb et le retour de flamme de l’islamophobie.

Fig. 4 – Couverture du numéro de Valeurs Actuelles, 5 décembre 2013. Charles Martel est mis en avant au moment où l’extrême-droite française commence à s’approprier le personnage à des fins identitaires. Le débat de la place de l’histoire dans la société française bat son plein, entre les tenants et les adversaires du « roman national ».

Pourtant, si politiciens ou intellectuels invoquent tour à tour Charles Martel comme un héros, un dirigeant autoritaire, ou au contraire le passent sous silence, les Français eux-mêmes n’en garderont pas un souvenir impérissable, bien que l’on rencontre « le Marteau » dans quelques productions cinématographiques ou bandes dessinées. On découvrira à ce titre quelques aperçus d’une iconographie parfois cocasse, mais chargée de sens, en cahier central de l’ouvrage.

La bataille de Poitiers n’a en vérité pas changé le destin de l’Occident, comme certains se plaisent à le penser. Elle fut sans doute qu’un des tournants dans une phase d’expansion, marquant sans doute un « avant » et un « après », mais en aucun cas un « arrêt », l’apogée de la puissance d’un homme, Charles Martel qui aurait à lui seul arrêté une armée. L’historiographie se complait parfois en exagérations commodes qui ont ensuite la vie dure.

Le livre de William Blanc et de Christophe Naudin a plusieurs mérites : le recours strict aux sources, en premier lieu, qu’elles soient anciennes pour retracer la trame historique, ou plus récentes, la réflexion nous menant jusqu’aux récents attentats de Paris, qui ont encore ravivé « la flamme » Charles Martel. Enfin, pas de parti pris, mais une prise de recul salutaire. Le livre se lit facilement car il va à l’essentiel : un exercice difficile que d’embrasser treize siècles d’histoire mouvementée. Enfin, il démontre la nécessité d’aborder de front histoire et historiographie, et la possibilité de présenter un travail honnête, sourcé, mais compréhensible par tous. Ainsi, le lecteur peut comprendre que même l’histoire la plus ancienne résonne encore dans notre société, et que ses enjeux sont réels, loin de l’anecdote, des images stéréotypées.

Recension proposée par Frédéric Wittner

Informations pratiques

Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire. Par William Blanc et Christophe Naudin. Préface de Philippe Joutard. Aux éditions Libertalia, avril 2015, 328 pages,  (17 €)

 

 

À propos de Frédéric Wittner

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