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Combattre au Moyen âge. Une interview de Daniel Jaquet.

Vous êtes nombreux à partager régulièrement sur notre page facebook les vidéos de l’historien Daniel Jaquet qui est régulièrement filmé portant une armure médiévale afin de montrer que celle-ci était bien plus souple et légère qu’on pourrait le penser de prime abord. Ce chercheur vient justement de consacrer un bel ouvrage à la question et plus largement à l’étude du combat médiéval : Combattre au Moyen âge. Une histoire des arts martiaux en Occident (XIVe-XVIe siècles) publié par les excellentes éditions Arkhé (dont nous avions déjà salué le travail pour un ouvrage consacré au monde roman). Ce livre, facile d’accès tant au niveau de la taille (200 pages et de nombreuses illustrations) que du prix (19,90 euros) ravira celles et ceux qui, de plus en plus nombreux, s’intéressent à ces questions, notamment dans le milieu des reconstituteurs.
Pour en savoir plus, nous avons eu le plaisir d’interviewer son auteur.

Histoire et Images médiévales : Ta démarche est originales, car tu marries allègrement mélange des sources et archéologie expérimentales. Peux-tu nous en dire plus ?


Daniel Jaquet : Ma démarche est très interdisciplinaire en effet. En tant qu’historien médiéviste, je me consacre à l’analyse de sources documentaires (livres de combat), qui représentent un média imparfait pour la transmission des savoirs du corps. Il faut donc aller chercher des réponses ailleurs. Je les poursuis avec mon corps et celui d’autres avec le concours de spécialistes des sciences du mouvement ; ainsi que dans l’analyse de la culture matérielle (armes, armures et vêtements) avec des spécialistes des objets.
Ce n’est pas stricto sensu de l’archéologie expérimentale, même si le terme est probablement celui qui est le plus parlant pour l’imaginaire collectif. L’archéologie expérimentale analyse des hypothèses induites par l’étude des artefacts, par des tests physiques ou des simulations (expérimentation). Les résultats sont ensuite confrontés aux artefacts conservés, dans un processus cyclique. Nous ne pouvons pas appliquer cette démarche à l’étude des gestes, qui ne laissent pas de traces directes dans la matérialité.
Les démarches expérimentales pour l’étude des gestes de combat impliquent des tests avec des répliques d’armes maniées ou portées par des sujets qui ne peuvent se réclamer de restituer des mouvements de combattants de la fin du Moyen Âge (nous n’avons pas le même corps). Toutefois, ces tests permettent d’offrir une lecture différente des sources documentaires, informée par les tests qui mesurent des postulats (quantification, fact checking). Il s’agit donc d’une forme de science auxiliaire de l’histoire des savoirs du corps (en l’occurrence de la pratique des arts martiaux anciens) au service de l’étude des documents. C’est tout à fait comparable à la paléographie qui permet l’accès à l’étude des textes anciens. Il s’agit donc d’une béquille à une démarche scientifique (l’étude des documents) et non d’une finalité en tant que telle.

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HIM : Peux-tu nous parler plus précisément des sources écrites que tu as utilisées pour ton ouvrage ?

DJ : Les livres de combat constituent un genre documentaire qui appartient à la littérature technique et qui apparaît à l’aube du XIVe, pour fleurir au XVe et vivre l’expérience du passage à l’imprimé au XVIe siècle, alors que la tradition manuscrite subsiste en parallèle. Il s’agit d’un corpus qui existe dans la majorité des langues vernaculaires parlées en Occident. Ces sources traitent des techniques personnelles de combat, avec ou sans armes, avec ou sans armures, à pied ou à cheval. Il ne s’agit pas de manuels pour l’instruction militaire des soldats. Ce genre, bien différent, apparaît au début du XVIIe et fleurit XVIIIe et XIXe siècle. Si l’on considère les livres réalisés jusqu’au second quart du XVIIe siècle (Guerre de Trente Ans), nous disposons d’un corpus de près de 200 sources, avec une majorité de manuscrits.
Les livres de combat sont multiformes et poursuivent des objectifs très différents. Il faut se garder de généraliser et de supposer que l’ensemble cherchait à transmettre des savoirs martiaux (objectif didactique). Certains en effet relèvent plus d’aide-mémoire sans intention d’être lu par un autre lecteur que l’auteur lui-même, d’autres cherchent à figer des pratiques pour la gloire d’un auteur, d’une cour ou d’un groupe social. Autrement dit, tous ne sont pas destinés à transmettre un savoir. Même ceux qui cherchent explicitement à le faire sont limités par le média choisi – le livre –, qui est un moyen très imparfait pour l’enseignement ou la transmission des savoirs du corps.

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Valerius Maximus, Les Fais et les Dis des Romains, 1473-1480.

HIM : On voit souvent, dans les films, les chevaliers peiner sous de lourdes armures, voir être obligés d’utiliser des grues pour monter à cheval. D’où vient cette imagerie ?

DJ : Dans certains parcs d’attractions évoquant le Moyen Âge, ou même dans le parcours de visite de châteaux, j’ai pu voir des grues en bois employées pour évoquer cette construction de l’époque victorienne. Comme le montrent les travaux de Dierk Breiding, il n’y a aucun fondement historique à cette invention que l’on peut retracer à la rédaction du roman du nouvelliste américain Marc Twain (connu pour ses personnages de Tom Sawyer et Huckleberry Finn), intitulé Un Yankee du Connecticut à la Cour du Roi Arthur. Dans cette histoire le héros voyage dans le temps d’un Moyen Âge fictionnalisé, dans le décorum de la vision dix-neuvièmiste des romans arthuriens. Il s’étonne de voir les hommes engoncés de fer, pouvant à peine respirer et se déplacer à tâtons. Incapables de monter à cheval, ils avaient besoin d’une grue… Cette image forte est passée à l’écran dès les années 1946 et persiste encore, récemment dans un film de 1988 avec Gérard Jugnot (Sans peur et sans reproches).



HIM : En quoi le combat médiéval réel diffère de celui que nous voyons dans les films ?


DJ : La mise en scène des combats singuliers est régie par un double besoin, celui de raconter une histoire (trame narrative dans l’échange, avec des gestes lisibles pour le spectateur) et celui de préserver les acteurs ou cascadeurs, limite dépassée par l’emploi d’effets spéciaux ou de montage vidéo. Ceci nous éloigne forcément d’une dimension de « réalisme » pragmatique de combat. Ce double besoin n’est pas un produit du XXe siècle, il existait déjà au Moyen Âge (et avant). C’est même l’essence de ce que l’on appelle l’escrime artistique dès la fin du XIXe siècle. Les différents jeux chevaleresques de la fin du Moyen Âge sont conçus pour le regard du public et cherchent à tout prix à prévenir les blessures graves des protagonistes. Ainsi les fameux pas d’armes du duché de Bourgogne s’inscrivent dans un décor inspiré de roman chevaleresque et suivent les mêmes codes qu’une pièce de théâtre, avec intermèdes, interactions avec le public, costumes, et rôles joués par des personnages.
En tant que spécialiste du combat en armure, ce qui me dérange dans les grosses productions cinématographiques, c’est la méconnaissance des réalisateurs et chorégraphes de l’objet armure – sans parler des pratiques martiales telles que représentées par les livres de combat. En effet, il s’avère bien souvent que l’armure portée par les personnages de films ne sert à rien (on la transperce, on la coupe, on la fait « sauter » du corps du porteur). Autant ne pas en porter, d’autant plus que les armures à l’écran correspondent souvent à un assemblage douteux, et généralement anachronique, de pièces ressemblant approximativement à celles conservées dans les musées.

Diebold Schilling, Spiezer Chronik, 1484 /1485.
Diebold Schilling, Spiezer Chronik, 1484 /1485.

HIM : Quels sont tes projets de recherche ?

DJ : À la suite de mon projet de recherche postdoctoral, je fais une pause dans ma carrière académique en travaillant dans un musée (Château de Morges) où je me consacre à la diffusion des savoirs accumulés à des publics plus larges (actions de médiation culturelle et publication d’ouvrages et de vidéos de vulgarisation). Je continue toutefois largement à publier et à communiquer scientifiquement. Je prépare actuellement l’édition d’un livre de combat important (Pietro del Monte, 1509) aux Bibliothèques Virtuelles Humanistes, en tant que chercheur associé au Centre d’Études supérieures de la Renaissance de Tours. Nous avons un colloque sur le sujet à la fin du mois d’avril prochain, avec communications scientifiques, démonstrations et ateliers d’arts martiaux historiques européens et une exposition d’objets anciens.

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Propos recueillis par William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen Âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). Outre plusieurs articles dans des revues scientifiques, je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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