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Dragon Inn : le Moyen Âge chinois mis en scène

Dragon Inn (Long MEN KEZHAN), Taïwan, 1967, 111 min.

Dans un somptueux coffret, avec des éditions visuellement soignées, Carlotta propose de (re)découvrir deux films de King Hu, un des grands réalisateurs asiatiques. Touch of Zen a déjà été chroniqué sur Histoire et Images médiévales. Nous évoquerons donc le second film Dragon Inn, un des principaux succès du cinéaste.

© CARLOTTA FILMS. Tous droits réservés.

L’histoire

1457. La Chine est sous la dynastie Ming. L’empire du milieu, peuplé de plus de 70 millions de personnes, est dominé par le tyrannique eunuque Cao Shaoqin. Après avoir fait exécuter Yu Qian ministre de la défense sous le fallacieux prétexte de trahison, l’eunuque fait exiler ses trois enfants. Il prévoit en fait de les faire assassiner à l’Auberge du Dragon, relais hôtelier installé à proximité de la frontière. Mais les membres de la police secrète ne sont pas les seuls à s’installer dans l’auberge. D’autres personnes arrivent, venues, elles, pour défendre la progéniture du ministre exécuté.

Un autre Moyen Âge

Les spectateurs retrouveront un des personnages récurrents des cinémas chinois : l’eunuque. Celui-ci est le bad guy, le vrai méchant du film. Cruel, manipulateur, sans faiblesse, l’eunuque incarne le vice et la vilenie. Ce personnage archétypal n’est pas qu’un rôle de cinéma. Il renvoie à une phase de l’histoire chinoise. Le début du XVe siècle est en effet marqué par l’extension de l’influence des eunuques dans l’empire. Ceux-ci normalement sont exclus des fonctions politiques, cantonnés à des missions d’intendance dans le palais. Or, l’attribution de postes dans la justice, la diplomatie, dans les grands travaux et l’armée etc. fait sortir les eunuques de l’espace palatin.

D’abord conseillers du souverain, ceux-ci progressivement peuplent les rouages centraux de l’administration comme la police secrète. Affirmant protéger les intérêts de l’empereur, les eunuques profitent de leur position pour prendre une revanche contre les lettrés-fonctionnaires. Exactions, exils, détentions arbitraires se multiplient dans une atmosphère à la fois de guerre sociale et de règlement de comptes, tandis que les provinces sont mises en coupe réglée par ces serviteurs castrés. Les événements évoqués ne sont donc pas fictionnels. Dans sa dévalorisation des castrés, le cinéma rejoint l’historiographie classique, tout en exaltant la force des bons face aux brutes et aux truands.

Un James Bond taïwanais ?

La vision du film évoquera à bien des spectateurs une sorte de western. Les images de la wilderness, de ces étendues sauvages et désertiques, ce paysage minéral, magistralement filmé par King Hu, entreront en résonance avec les souvenirs de la Monument Valley mise en scène par John Ford. Le lieu principal de l’intrigue, une auberge située dans un bout du monde rappellera le dernier métrage de Tarantino. Bref, Dragon Inn serait ainsi un western à la sauce nuoc mam ? Or la référence majeure de King Hu n’a pas été le western occidental.

© CARLOTTA FILMS. Tous droits réservés.

Dans une préface courte mais stimulante, Pierre Rissient, qui s’est battu pour faire connaître en France les cinémas asiatiques, nous apprend que le réalisateur taïwanais s’est surtout inspiré de… James Bond. La référence, avouons le, ne s’impose pas immédiatement à nous. Ce n’est que peu à peu qu’elle devient évidente, notamment dans les trucs employés par l’acteur Shih Shun, excellent dans sa composition, qui comme l’agent de sa gracieuse majesté, déjoue inlassablement les trucs de l’adversaire et manie le trait d’esprit comme ses armes. Cette paternité explique pourquoi le film s’écarte franchement des canons du wu xia pian, dont King Hu, lors de son passage à la Shaw Brothers, avait pourtant fixé les règles.

Un long gun fight

Dragon Inn est donc construit sur les combats, qui se succèdent jusqu’au climax, impressionnant et remarquablement filmé. King Hu met à profit la vastitude de l’espace pour renforcer la force de ces scènes. Car le film n’est pas qu’un huis-clos. Certains épisodes ont lieu à l’extérieur. Plusieurs combats sont épurés, stylisés, presque minimalistes, si on les compare à d’autres réalisations. La puissance des coups portés ne se voit pas qu’à l’écran mais elle se lit aussi sur les corps, les vêtements déchirés et l’épuisement des combattants, notamment dans le dernier combat. Bref, King Hu renouvelle les codes et propose une autre manière de mettre en scène les films de sabre. Cette touche personnelle se révélera séminale. Dragon Inn suscitera plusieurs remakes, des bons (comme celui en 1992 par Tsui Hark et Raymond Lee) comme des beaucoup plus oubliables.

Pour aller plus loin
KERLOUÉGAN, Jérôme, « L’empire des premiers Ming : le grand réaménagement de la Chine », in BOUCHERON, Patrick (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, tome 1, territoires et écritures du monde, Paris, Fayard/Pluriel, 2012, p.333-365.

Vous êtes intéressés par les films de King Hu ? Découvrez ce coffret dvd regroupant Dragon Inn et A touch of zen sur le site de l’éditeur.

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge. Il participe depuis deux ans à l'aventure d'Histoire et Images médiévales.

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