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Du Guesclin : légende et histoire. Entretien avec Laurence Moal

Statue équestre en bronze de Bertrand du Guesclin par Emmanuel Frémiet sur la place du marché de Dinan (France, 1902). Photo par Édouard Hue via Wikipedia Commons.
Statue équestre en bronze de Bertrand du Guesclin par Emmanuel Frémiet sur la place du marché de Dinan (France, 1902). Photo par Édouard Hue via Wikipedia Commons.

L’histoire de Bertrand Du Guesclin, personnage central de la Guerre de Cent Ans, ne s’arrête pas à sa mort en 1380. Sa figure a été régulièrement utilisée et mobilisée au cours des siècles, notamment dans l’enseignement des IIIe et IVe Républiques. Retour sur un mythe sans cesse renouvelé avec Laurence Moal, historienne et auteure de l’excellent Du Guesclin. Images et histoire (Presses universitaires de Rennes, 2015).

Histoire et Images Médiévales : Le personnage de Du Guesclin a-t-il été célébré durant le Moyen Âge ?
Laurence MOAL :
Du Guesclin est célébré de son vivant puisque Eustache Deschamps compose sa première ballade sur le connétable en 1372, à l’occasion de la naissance de Louis d’Orléans. Mais c’est après sa mort en 1380 que se diffuse sa légende. Dans plusieurs poèmes, il apparaît comme le dixième Preux, un thème très apprécié par les princes français. Cuvelier lui consacre une longue chanson de geste. Elle est la source qui a nourri toutes les histoires de Du Guesclin et contribue à la popularité du personnage que l’on trouve représenté dans de nombreux manuscrits enluminés. Sous Charles VI, sa mémoire est également célébrée à travers une cérémonie grandiose qui clôture des fêtes en l’honneur des jeunes princes d’Anjou les 6 et 7 mai 1389. Il s’agit d’un service funèbre dans l’abbaye de Saint-Denis, où ses os ont été déposés sur ordre de Charles V, avec offrandes militaires. Ces funérailles sont l’occasion d’exalter un modèle de chevalerie entièrement dévoué à la monarchie tout en contribuant à la dimension mythique de du Guesclin. Quelques années plus tard, le roi commande l’exécution d’un monument funéraire à la gloire de du Guesclin comportant un gisant, terminé en 1397. Louis d’Orléans, filleul et admirateur de du Guesclin, a aussi contribué à la diffusion de la renommée du connétable. Après son assassinat en 1407, l’ensemble de la famille d’Orléans puis le parti Armagnac, en lutte contre les Bourguignons, font de du Guesclin leur héros. Depuis le XIVe siècle, les représentations du connétable sont donc soigneusement sélectionnées pour créer puis entretenir la légende. Il fallait toute cette propagande de la royauté pour faire oublier ses cruautés, ses défaites et ses ruses peu glorieuses.

HIM : A-t-on continué à célébrer ses exploits durant l’époque moderne. A-t-il servi d’exemple à d’autres grands capitaines ?
LM :
Après un certain déclin de la chevalerie, Du Guesclin réapparaît au XVIIe siècle. Il est célébré dans la Galerie des Hommes illustres du Palais-Cardinal de Richelieu qui souhaite affirmer le rôle des grands serviteurs de la monarchie. Du Guesclin profite aussi de la renaissance de l’esprit de la chevalerie et de l’intérêt accru pour le modèle médiéval au siècle suivant. Après les défaites infligées par les Anglais, son souvenir, associé à celui de Jeanne d’Arc et de Bayard, entretient le culte de l’héroïsme national dans des biographies qui se multiplient mais aussi dans la littérature militaire et les livres d’histoire illustrés. On trouve aussi Du Guesclin à l’honneur sous Louis XVI dans le programme du comte d’Angiviller à la gloire des « Grands hommes français ». Le peintre Brénet est alors chargé de réaliser les Honneurs rendus au connétable Duguesclin par la ville de Randon et le sculpteur Foucou réalise une statue de Du Guesclin à la bataille de Cocherel. Ces œuvres (respectivement au Louvre château de Versailles) sont chargées de ranimer les sentiments patriotiques. Du Guesclin reste donc un héros à la mode pour les hommes de guerre mais plus largement pour un public érudit qui se passionne pour le passé national.

HIM : Pourquoi le personnage de Du Guesclin a-t-il fait partie des figures mise en avant dans le roman national au XIXe siècle ?
LM :
Après la défaite contre la Prusse en 1870, on considère que la connaissance de l’histoire de France est essentielle à la survie de la République. Dans cette histoire enseignée, la guerre et ses batailles occupent une place privilégiée. La guerre de Cent Ans surtout permet de faire le lien avec la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La figure de Du Guesclin s’impose comme une référence incontournable parmi les héros nationaux mis en avant dans les manuels scolaires. Il est associé au redressement de la France après la défaite de Poitiers en 1356. Il est celui qui « boute » les Anglais hors du royaume. Sa mort permet la valorisation de l’esprit de sacrifice pour la patrie. On met aussi en avant sa laideur, son enfance pauvre et bagarreuse, sa bravoure. Tous les Français, quelle que soit leur origine sociale, peuvent donc s’identifier à lui. Raison pour laquelle les représentations de Du Guesclin se multiplient dans les manuels mais aussi dans les images publicitaires, la statuaire publique ou les pièces de théâtre… Il incarne l’Etat, la nation, le patriotisme : cela explique la continuité du mythe. La laideur, l’homme du peuple, la reconquête des provinces perdues… autant de clichés que l’on ressasse et que l’on utilise d’ailleurs pour des interprétations parfois radicalement opposées puisqu’il est aussi accaparé par les antidreyfusards comme Déroulède.

HIM : Quelle a été la réception de Du Guesclin dans la Bretagne contemporaine ?
LM :
Aux XIXe et XXe siècles, Du Guesclin est perçu comme un héros positif en Bretagne. Il renvoie l’image du Breton qui se bat au service de la France, un message que l’on retrouve dans les manuels scolaires et qui prend tout son sens après la 1ère guerre mondiale. Pour les régionalistes, il faut glorifier l’ancrage de la petite patrie, la Bretagne, dans la Grande patrie, la France. Mais le mouvement breton se radicalise après 1918. On le voit quand le maréchal Foch est invité à Rennes en 1921 pour commémorer le 6e centenaire de la naissance de Du Guesclin. Le connétable est vu comme « un traître à la patrie bretonne » chez certaines franges du mouvement breton. C’est en fait à cette période qu’on assiste à l’essor du séparatisme et la figure de Du Guesclin s’invite dans les débats parfois de manière explosive. À Rennes puis à Broons, des statues sont détruites ou vandalisées. Détruire une statue, c’est aussi une image finalement. Une image pour détruire celle qui a été construite par la IIIe République.

HIM : La mémoire de Du Guesclin est-elle encore vivace aujourd’hui ?
LM :
C’est vrai que sa mémoire pâtit de la réforme de l’enseignement primaire qui cesse de célébrer le culte des héros à partir des années 1960-1970 au grand dame des nostalgiques du roman national. Mais il bénéficie d’un nouvel engouement pour le Moyen Âge à la fin du XXe siècle. La multiplication des fêtes médiévales est l’occasion de le retrouver en chair et en os au cœur de plusieurs animations. A Châteauneuf-de-Randon notamment, lors de l’inauguration du gisant réalisé par Dominique Kaeppelin et placé dans le cénotaphe de l’Habitarelle. À Dinan surtout, du Guesclin a longtemps été le centre d’attention de la Fête des Remparts, devenue un vrai modèle du genre. En 1994 et 1996, il est le clou d’un spectacle conçu et joué par Gilles Raab, le pionnier de la reconstitution historique en France. C’est vrai qu’aujourd’hui, face au succès de la fantasy, du fantastique et du surnaturel, Du Guesclin connaît une certaine éclipse. Il reste malgré tout un produit d’appel accrocheur, associé à un Moyen Âge qui fascine toujours le grand public. Du Guesclin a certes des détracteurs mais aussi de nombreux admirateurs et collectionneurs. Il représente l’univers de la chevalerie, le « héros d’enfance ». Finalement, il a toujours du succès. On le voit avec le nombre très important des ouvrages qui lui sont consacrés par les historiens locaux ou universitaires. Sa renommée est même internationale puisqu’on le retrouve trônant sous la Tour Eiffel de Las Vegas !

Propos recueillis par William Blanc

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À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques et je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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