Accueil / Cinéma / Gore et Moyen Âge

Gore et Moyen Âge

Après avoir abordé la réalité avec l’historienne Faustine Harang qui nous a parlé de la torture au Moyen âge, nous abordons maintenant la vision fantasmée de l’époque médiévale. Les années 80 ont vu se développer une représentation sombre du Moyen Âge. Dans le film Le Nom de la rose (Jean-Jacques Annaud, 1986), les paysans d’Italie du Nord étaient représentés comme des animaux, se nourrissant de poux et des restes jetés par les moines de l’abbaye. La Passion Béatrice (Bertrand Tavernier, 1987), déroulait une imagerie tout aussi sinistre. Au même moment, cinéma et littérature remettaient au goût du jour une image gore de l’histoire médiévale.

Gore, un mot qui vient du… Moyen Âge !

Le mot gore apparaît dans le texte écrit en vieil anglais au XIIe siècle. Il désigne alors le sang répandu et l’hémoglobine coagulée. Dès ses origines, le terme est donc attaché à ce qui suscite l’horreur, à ce qui provoque le dégoût et à ce qui évoque l’insoutenable. Le « genre » du cinéma gore s’inscrit pleinement dans cet héritage. Mais ce n’est pas la seule relation entre gore et histoire médiévale. Car la première production gore occidentale est un film sur le Moyen Âge. Il s’agit du Masque de la Mort Rouge réalisé par le pape du bis Roger Corman en 1964, dont on pourra lire ici une analyse.

Un Moyen Âge au cinéma toujours plus gore

Depuis 1964, les titres gores dans le cinéma moyenâgeux se multiplient, l’inflexion gore étant d’ailleurs de plus en plus nette dans les productions. On pense par exemple au Sang des Templiers (Jonathan English, 2011), emblématique de ce type de films. Peu à peu, dans notre imaginaire s’est ainsi cristallisée une image sanglante du Moyen Âge, avec ses figures récurrentes, comme les Vikings, les Templiers (étudiés ici) et les membres de l’Inquisition. Si le cinéma a abondamment mis en scène ces derniers (Le Nom de la rose ou Black Death, Christopher Smith, 2010, chroniqué ici), les romans ne sont pas en reste. En témoigne ce titre de la collection justement nommée Gore, Inquisition de Nécrorian (Paris, Fleuve Noir, 1988).

Un inquisiteur à New York

Inquisition ne se passe pas au Moyen Âge. Le roman se déroule à New York, après la fin de la guerre du Viêt-Nam. Les principaux protagonistes sont d’ailleurs deux vétérans qui se sont connus dans les geôles vietnamiennes. Ces avatars de Rambo souffrent d’un syndrome post-traumatique. Révulsés par l’atmosphère de débauche qui règne dans la métropole, les deux lascars décident de réagir. Pour restaurer la vertu dans la nouvelle Sodome et Gomorrhe, ils organisent une renaissance, mot médiéval s’il en est, de la Sainte Inquisition, que nous avions évoquée dans cet article. Le duo considère que seules des pratiques médiévales sont à même de corriger la perversité de la société contemporaine. Installés dans une église désaffectée, ils traquent l’épouse adultère, la femme facile ou le mari volage. On retrouve là la patte de Nécrorian, chroniqueur avisé des maux de notre société.

COUVERTURE INQUISITION

Torquemada is back !

Autant dire que les deux anciens combattants ne font pas dans le politiquement correct pour nettoyer le vice et la luxure. Les scènes de supplice sont nombreuses, parfaitement rendues par le sens de la description de l’auteur. Comme dans un numéro de duettistes, les ex-soldats se partagent les rôles : l’un torture les victimes en bon bras séculier de la justice ecclésiastique, l’autre assure les fonctions de juge, se prenant même pour la réincarnation contemporaine de… Torquemada ! L’imaginaire gothique est donc largement mobilisé : cave sordide, instruments divers mais variés, brasero, autodafé, tortures particulièrement gores et une solide pincée de sexe ! Mais même si l’auteur multiplie les intertitres historiques en rappelant les « hauts faits » de l’Inquisition comme en 1234, où 210 « hérétiques » sont brûlés à Moissac (actuel Tarn-et-Garonne), l’histoire médiévale est davantage un prétexte qu’un contexte.

L’intérêt de ce roman, outre le plaisir de lecture (il se lit d’un trait), est de montrer une fois de plus le « goût du Moyen Âge » de notre société, vaste stocks d’images, de fantasmes et de figures repoussantes qui permet de le conjuguer à toutes les sauces, y compris les plus sanglantes dans une société contemporaine installée dans la crise et qui rêve d’une renaissance…

Yohann Chanoir

Pour aller plus loin

CHANOIR, Yohann, « Le gore dans les films sur le Moyen Âge. D’un passé à l’écran au passé comme écran », dans TRIOLLET, Christophe (dir.), Censure et Cinéma darkness, Gore et violence, La Madeleine, LettMotif, 2017, p. 115- 129.

DIDELOT, David, Gore. Autopsie d’une collection, Paris, Artus Film, 2014. [le livre qui fait autorité sur cette collection]

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge.

À découvrir

Soirée « Game of Thrones » à Genève

Lundi 30 octobre 2017 — 18h15 Uni-Bastions — salle B106 entrée libre « La série Game …

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money