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Les secrets du Graal – Entretien avec Edina Bozoky

Toujours très intéressés par les publications qui touchent à la littérature arthurienne, nous avons récemment découvert le dernier ouvrage d’Edina Bozoky, maître de conférences à l’Université de Poitiers et membre du Centre d’études supérieures de Civilisation médiévale. L’ouvrage réussit à faire le tour d’une thématique encore très mal connue du public, malgré les apparences : le Graal. L’auteure a aimablement accepté de répondre à nos questions.

L’arrivée du Saint– Graal. Enluminure française, 14e siècle. Le roman de Perceval de Chrétien de Troyes, édité par Gaucher de Denain, Manessier. Ms francais 12577, fol. 74 v, Paris, Bibliothèque Nationale.

Histoire Médiévale : Le Graal : tout le monde a entendu parler de cet objet énigmatique intrinsèquement lié à la littérature arthurienne. Mais alors que les plus anciennes mentions du personnage d’Arthur remontent au IXe siècle, et surtout à partir du XIIe siècle, à quel moment le Graal a-t-il fait son apparition dans les sources ?

Edina Bozoky : Le Graal apparaît dans le dernier roman – inachevé – de Chrétien de Troyes : Perceval ou le Conte du Graal, composée entre 1181 et 1190. Le jeune chevalier Perceval est invité pour passer la nuit au château du Roi Pêcheur, appelé ainsi car à cause d’une blessure, il ne peut plus monter à cheval ; sa seule distraction est la pêche. Lors du repas du soir, tout à coup entre un cortège étonnant dans la salle : un jeune homme, tenant une lance blanche dont perle une goutte de sang, suivi d’autres jeunes gens portant des candélabres, puis d’une belle jeune fille, portant un graal, orné de pierres précieuses ; son arrivée répand une immense clarté. Bien plus tard, Perceval apprend que le graal est une « chose sainte » ; c’est le vieux père du Roi Pêcheur est maintenu en vie grâce à une hostie qui vient dans le graal (ou qui est produit par le graal).

Le mot graal est un nom commun, qui dérive du latin gradalis, attesté dans des testaments de Catalogne dès le début du XIe siècle. Sa forme en ancien français apparaît dans l’épopée Girart de Roussillon (entre 1136-1180) (graus) et dans une version du Roman d’Alexandre (vers 1160-1170). Dans sa Chronique rédigée au premier quart du XIIIe siècle, Hélinand de Froidmont donne la définition et l’étymologie du graalz : « Graal, ou encore gradale en français, se dit d’une écuelle, large et passablement profonde, où l’on a coutume de dresser graduellement des mets raffinés en leur jus pour les présenter aux riches convives, morceau après morceau, variant ainsi l’ordre [de présentation]. On dit alors en langue vernaculaire : graals. »

H.M : Aux XIIe et XIIIe siècles, les chevaliers commencent à constituer une élite sociale. La littérature arthurienne en est elle-même un excellent miroir. Le Graal, qui prend de plus en plus d’importance dans les sources, n’est-il pas l’expression des idéaux chevaleresques ?

E.B : Dès les premiers romans qui continuent le Perceval de Chrétien de Troyes, seul « le meilleur chevalier du monde » est digne d’accomplir les aventures du Graal, c’est-à-dire de connaître ce que c’est et quelle est sa fonction. Ses qualités reflètent l’idéal chevaleresque qui se constitue à partir de la deuxième moitié du XIIe siècle : il doit être un preux, un excellent guerrier à cheval, sachant combattre à l’épée et à la lance, mais aussi et surtout, il doit avoir des qualités morales : défendre les faibles, protéger l’Église, être courtois, généreux, équitable. Dans le roman du Graal le plus spirituel, la Quête du saint Graal, un ermite détaille les vertus chevaleresques par excellence : l’humilité, la  patience, la justice, la charité, l’abstinence. Le héros de ce roman, Galaad, est également pur et chaste : il incarne ainsi le chevalier « céleste », opposé aux « chevaliers terrestres ».

H.M : Certains auteurs désignent le Graal comme un plat, d’autres comme un vase, une écuelle, etc. C’est en tout cas un objet chargé de propriétés miraculeuses. Il est, d’ailleurs, lié à la lance qui saigne, autre objet aux vertus surnaturelles, qui évoque la culture chrétienne. Est-ce une relique ? On imagine que les auteurs, en décrivant des formes variées, ont aussi envisagé différents niveaux de lecture…

E.B : En effet, le Graal a des formes diverses selon les romans. Chez Chrétien de Troyes, c’est un plat ; dans le roman en vers de Robert de Boron (fin du XIIe siècle), il est identifié avec le plat où le Christ a mangé avant sa Passion, et dans lequel ensuite Joseph d’Arimathie a recueilli du sang du Christ. Cette définition en tant que relique double est reprise ensuite par la plupart des auteurs médiévaux. Précisons que dès le VIe siècle, les récits de pèlerinage mentionnent un calice conservé à Jérusalem que le Christ aurait béni lors de la Cène. Puis en 1200, un pèlerin voit à Constantinople le plat de marbre de la Cène. Mais ces récipients ne sont pas censés contenir du sang du Christ, pas plus que les vases qui apparaissent en Occident au XIIe siècle et dont on dit avoir servi au dernier repas du Christ, tels que le Sacro Catino de Gênes et le Santo Caliz de Valence.

Dans les romans médiévaux, le Graal a des effets merveilleux : il apparaît précédé ou entouré de lumières ; il répand un parfum paradisiaque ; il se déplace parfois sans être porté ; il dispense de la nourriture terrestre, mais répand aussi la grâce ; il guérit aussi par sa seule vision.

Malgré l’importance du Graal, sa description manque de précision. Il est appelé parfois écuelle (donc un plat creux) ; dans le Lancelot en prose, il est précisé qu’il est fait en samblance de calice. Sur les miniatures – dont les plus belles sont du XIVe et du XVe siècle et ornent les romans en prose –, le Graal est représenté le plus souvent comme un calice ou un ciboire (coupe pourvue d’un couvercle destinée à conserver les hosties). Cela montre que sa symbolique est étroitement associée au sacrement de l’Eucharistie.

Dès le roman de Chrétien de Troyes, le Graal figure dans un « cortège » (sorte de procession) avec un autre objet merveilleux, la lance qui saigne. Son identification avec la lance avec laquelle un soldat a transpercé le côté du Christ est bien évidente dès les continuateurs du roman de Chrétien. En tant que relique réelle, elle est mentionnée à Jérusalem dès le VIe siècle, mais plus tard elle est transférée à Constantinople. Saint Louis en obtient un morceau en 1242. Mais la lance qui figure dans les romans est un objet imaginaire : elle est caractérisée par un saignement permanent dont le sens est ambigu : il rappelle le sacrifice du Christ, mais aussi un appel à la vengeance pour réparer un méfait qui a frappé le Roi Pêcheur.

H.M : Chrétien de Troyes est le premier à mentionner le Graal dans Le conte du Graal. Invente-t-il donc à lui tout seul un épisode qui va devenir légendaire, ou doit-on chercher les origines du mythe plus loin ? Certains ont parlé d’une origine celtique…

E.B : L’origine du thème du Graal a soulevé beaucoup de discussions et un grand nombre de théories ont été formulées. La théorie celtique en est la plus répandue. En effet, le cadre géographique de la littérature arthurienne (dont fait partie le cycle du Graal) se situe en partie en Grande-Bretagne ; plusieurs noms de personnages sont aussi d’origine celtique. Quelques auteurs du XIIe siècle évoquent des Bretons qui racontent des fables sur les aventures d’Arthur. En raison de la conquête d’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066), le français devient la langue officielle du royaume et dès lors la culture celtique peut passer sur le continent. La richesse de la littérature celtique (galloise irlandaise) a incité les érudits à y chercher les thèmes et motifs des romans du Graal, bien que la mise par écrit de la tradition celtique soit postérieure à la composition de ces derniers. Selon Jean Marx, les traditions d’origine celtique ont été organisées en « larges récits » par les conteurs du pays de Galles. Il a établi deux scénarios communs aux récits celtiques et aux romans du Graal : l’abolition des conséquences d’un Coup Douloureux (ou Félon) et la restauration de la Souveraineté du pays de Roi Blessé. Le but des épreuves que le héros doit subir est « la reprise et la réactivation des Talismans royaux » que sont Graal et la lance.  La thèse celtisante continue d’être soutenue : J.-C. Lozachmeur croit retrouver l’archétype du mythe du Graal du Perceval de Chrétien dans les récits irlandais de Vengeance et, plus généralement, dans la tradition indo-européenne.

Cependant même parmi les spécialistes de la littérature celtique la prudence est de mise. Joseph Vendryes a exprimé ses doutes concernant le fonds « mythologique » des récits arthuriens : ni le vase nourricier, ni la lance magique, ni les thèmes de la quête, de la vision des enfances ne sont spécifiquement celtiques ; d’autres thèmes, comme celui de la stérilité du pays, du Château des Pucelles, du Siège Périlleux, sembleraient plus nettement celtiques. Kenneth Jackson a également souligné que « si un motif dont on sait qu’il existait dans le folklore international, nous devrons nous garder d’admettre sans exemple et sans raisons solides que Chrétien l’a connu par des sources celtiques et non par la masse des contes populaires de l’Europe en général.

Près d’un Français sur deux pense que le Graal a réellement existé

H.M : Finalement, un chevalier l’a-t-il enfin trouvé, le graal ?

E.B : En fait, dans tous les romans médiévaux, les chevaliers commencent par voir (donc par trouver) le Graal et la lance qui saigne. Mais ensuite ils doivent découvrir le « secret » (dans le sens de la « vérité ») de ces objets. Dans le roman de Chrétien, Perceval manque d’interroger sur leur fonction ; il apprend plus tard que s’il avait posé des questions, il aurait guéri le Roi Pêcheur et restauré son royaume. Comme ce roman n’est pas terminé, les continuateurs et successeurs de Chrétien inventent différentes solutions pour résoudre cette énigme. Perceval finit par poser les questions, « sauve » le roi et rétablit son royaume. Dans un roman en prose du XIIIe siècle, le Perlesvaus, les aventures autour du Graal s’inscrivent dans une lutte contre la Vieille Loi opposée à la Nouvelle Loi, au christianisme. Le héros, Perlesvaus (variante du nom de Perceval), doit reconquérir la terre du Roi Pêcheur, gardien du Graal, envahie par le Roi du Château Mortel ; après sa victoire, le Graal et la lance réapparaissent. A la fin du récit, Perlesvaus partira dans une nef vers un pays inconnu et le Graal disparaîtra. Dans le roman de la Quête, le Graal signifie la grâce du Saint-Esprit. Galaad, le chevalier chaste et pur, prédestiné à achever les aventures du Graal, a le privilège de regarder à l’intérieur du vase où il voit des mystères divins. Quand il meurt, une main descend du ciel et emporte le Graal et la lance.

H.M : Objet imaginaire issu de la littérature, le graal fascine encore. A votre connaissance, certains se sont-ils mis en tête de le retrouver, comme un trésor ? Comme le Suaire, la Sainte Lance ou les fragments de la couronne ou de la Vraie Croix, certains ont dû le reconnaître dans d’autres objets…

E.B : Dans la littérature médiévale, le Graal et la lance qui saigne sont en effet des objets imaginaires tout en faisant écho à des reliques existantes mais aussi à des objets magiques du folklore. Ultérieurement, on cherchait à les identifier avec différents objets réels ou légendaires.

Au mois d’avril 2016, l’Ifop a réalisé une enquête sur la connaissance qu’ont les Français sur le Graal. Près de la moitié des interrogés pensent que le Graal a réellement existé ! Un tiers l’imagine comme un récipient qui offre l’éternelle jeunesse, probablement sous l’influence du film Indiana Jones et la dernière croisade.

La quête du Graal est devenu également un scénario de plusieurs romans et de films jusqu’à nos jours. Dernièrement, le thriller ésotérique intitulé L’Empire du Graal d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne raconte les aventures du commissaire franc-maçon Antoine Marcas qui cherche à retrouver le Graal car l’Eglise catholique a grand besoin du merveilleux, du sacré pour reconquérir ses fidèles désabusés.

H&IM : Merci, Edina Bozoky. Pour ceux qui voudraient en apprendre davantage, nous recommandons la lecture de votre ouvrage, paru aux éditions du CNRS, Les secrets du Graal.

Les secrets du Graal, parution mai 2016, éditions du CNRS
Image à la une : L’Estoire de Saint Graal – Enluminure française, 15e siècle.– Les chevaliers de la Table ronde autour du Saint Graal.

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