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Guerre et paix dans le Proche-Orient médiéval

Après un premier colloque (Damas, 2010) proposant une réflexion historiographique, l’équipe Ifao-Ifpo organise une deuxième manifestation consacrée à la guerre et à la paix. C’est en tant que phénomènes culturels et sociaux qu’ils seront envisagés, en adoptant une démarche pluridisciplinaire (historique, archéologique, anthropologique…) seule à même d’aider à comprendre en quoi ces phénomènes modelèrent en profondeur les sociétés proche-orientales, du IVe/Xe au IXe/XVe siècle.  Cinq axes ont été privilégiés :

1. la paix : un processus évolutif

À bien des égards, l’étude de la paix fait figure de parent pauvre de l’historiographie contemporaine. Il faut dire que le concept ne se laisse pas définir aisément. C’est sans doute pourquoi la plupart des études s’y étant attaché se sont contenté de chercher à la définir ou de l’étudier dans le seul cadre des relations diplomatiques. Sans négliger de telles approches, nous nous proposons d’appréhender la paix en tant que processus évolutif d’une part, dans son interaction permanente avec la guerre d’autre part.
C’est ainsi que les relations diplomatiques ne peuvent être opposées à la guerre ; au-delà même de leur complémentarité jadis soulignée par Clausewitz, elles participaient d’objectifs communs, les unes préparant l’autre. Les sorties de guerre et leur ritualisation illustrent bien cet entrecroisement incessant de la paix et de la guerre ; elles mettent au jour, aussi, l’un des processus d’élaboration de la paix. Mais plus largement, l’on s’attachera à toutes les étapes de la construction de la paix, afin de contribuer à l’élaboration d’une « grammaire rituelle de la paix » au Proche-Orient médiéval. Avant tout, la paix était discours, qui émanaient des souverains. Ces discours n’étaient-ils que propagande destinés à le magnifier, lui qui s’érigeait ainsi en garant d’une sécurité à laquelle ses administrés ne pouvaient qu’aspirer ? Ne peut-on y voir, aussi, la formulation plus ou moins explicite d’une « pensée de la paix » ?
Mais tous les acteurs du champ social étaient concernés. Les sources permettent parfois d’approcher les efforts des uns et des autres en faveur de la paix ou, au contraire, de la guerre. Certains avaient intérêt à ce que la paix régnât (les commerçants) ; d’autres, à l’inverse, militaient pour la guerre (des prédicateurs). Même l’attitude des souverains peut être interrogée : quand se posaient-ils en garants de la paix ? Quand, au contraire, exacerbaient-ils plutôt, chez leurs sujets, la haine de l’autre ?
L’on pourra aussi s’interroger sur l’existence de lieux de paix privilégiés, voire sacralisés. Y combattait-on tout de même, et avec quelles conséquences ? Au contraire, des lieux a priori dédiés à la guerre pouvaient voir leur fonction militaire s’effacer – sous les Ayyoubides et les Mamelouks, les murailles et enceintes urbaines furent progressivement démantelées. Ainsi, les remparts pouvaient se muer en lieux de paix, où la vie suivait son cours. Des habitations y étaient érigées, des hommes et des femmes y vivaient et y mourraient ; la guerre n’y était, alors, plus que lointain souvenir.

2.  Fortifications, culture matérielle et patrimoine

D’ailleurs, les fortifications, qui sont probablement les lieux les plus emblématiques de la guerre, sont décisives pour la défense du territoire et des populations. Les forts, les citadelles et les enceintes urbaines démontrent, localement, la volonté du pouvoir central de protéger une route, une frontière ou une ville. Les fortifications sont érigées dans les zones que le pouvoir pense devoir défendre, qu’il s’agisse d’une zone où le risque est le plus grand, ou d’un espace stratégique qu’il ne faut surtout pas perdre. Elles sont l’expression des pouvoirs en place et des tensions régionales, et c’est en tant que telles qu’on les envisagera prioritairement.
Comme les armes, et dans un même mouvement, elles relèvent de l’histoire des techniques et, dans la longue durée, elles connaissent des mutations technologiques qui sont décisives quant à l’issue des combats. Il conviendra de dépasser le cadre étroit de la matérialité de l’objet pour s’intéresser aux savoir-faire. Cette approche de la culture matérielle des sociétés en guerre permettra de s’inscrire dans une perspective d’anthropologie des techniques.
Objets de mémoire aussi que les armes, qui doivent être étudiés sous les angles actif/passif, attaque/protection. En outre, on les appréhendera comme des marques de l’adaptation continuelle des hommes à la guerre – l’adaptation est un moteur de l’évolution des techniques de guerre.
Enfin, nul n’ignore que de nos jours, les fortifications en terre d’islam sont nombreuses à être restaurées. L’on se demandera quels enjeux la mise en valeur de ce patrimoine révèle. Doit-on les lire comme des efforts de construction d’une mémoire nationale ?

3.  Sociétés en guerre

Il est bien connu que la guerre est un phénomène social omniprésent au Proche-Orient médiéval. En effet, les sociétés proche-orientales étaient organisées en grande partie par et pour la guerre. Sans doute peut-on parler de la lente diffusion, dans l’ensemble de la société, d’une culture de guerre propre aux élites militaires et aux armées placées, à partir du ve/xie siècle, au coeur de l’organisation sociale, administrative et économique. Des moyens colossaux furent consacrés à la guerre, grevant les budgets et bouleversant jusqu’aux structures urbaines. Mal connus, ces bouleversements, de même que les conséquences de la guerre sur le développement du monde rural, méritent des analyses poussées.
En outre, la guerre se déroulait parfois au coeur des villes. Les habitants en constituaient les témoins privilégiés, souvent même des acteurs décisifs. Dès lors que la guerre a des spectateurs, ses protagonistes sont conscients qu’elle peut être spectacle ; elle est susceptible de participer de la mise en scène du pouvoir. Dans cet esprit, on portera tout particulièrement l’attention sur la mobilisation des troupes, les revues militaires, les retours (victorieux ou non) des armées et les expositions de trophées auxquelles ils donnaient lieu, les processions funéraires consécutives aux combats, les destructions et les reconstructions enfin, qui pouvaient modeler – ou remodeler – en profondeur l’espace urbain. Ainsi donc, la guerre rythmait la vie des hommes et des sociétés ; elle prenait même la couleur de la fête, lors de manifestations de joies ou de terreurs collectives, avant, après ou pendant les combats.

4.  Les femmes et la guerre

Ces manifestations touchaient l’ensemble des acteurs du champ social, et notamment les femmes. Le combat guerrier était en effet une affaire d’homme et l’historiographie semble autorisée, dans ce cas, à les oublier ou, au mieux, à produire des lieux communs (captives réduites en esclavage et entraînées dans les harems des vainqueurs). Et pourtant, à y bien regarder, si les femmes ne portaient pas les armes, elles ont pu apparaître sur les champs de bataille : s’occuper des blessés, des morts, était souvent leur rôle. Certaines questions logistiques leur étaient aussi dévolues.
À l’arrière, les femmes avaient aussi des rôles spécifiques, en temps de guerre : dans les armées de métier, la question de savoir si elles occupaient les fonctions réservées aux hommes absents ne se pose pas. En revanche, on se demandera quelles fonctions spécifiques elles avaient, en ces périodes troublées.
Enfin, la question du sort des femmes de l’ennemi se pose. Quel traitement était-on autorisé à leur faire subir ? Leur corps ne devenait-il pas l’épitomé de l’ennemi ? Les outrages qui leur étaient destinés n’étaient-ils pas symboliques, et le viol de guerre ne représentait-il pas ce que l’on voulait faire subir à l’ensemble des ennemis ?

5. Corps en guerre

Plus largement, réfléchir sur les corps dans la guerre permettra de repenser l’expérience guerrière comme une expérience humaine – l’histoire-bataille comme la New Military History plus récente avaient tendance à promouvoir une « guerre sans les corps », quelque peu désincarnée.
Une expérience au long cours, pour les guerriers, car leurs corps étaient patiemment forgés pour la guerre. La professionnalisation des combattants, de plus en plus marquée du xe au xve siècle, imposait un entraînement poussé à des hommes dont les sources révèlent qu’ils répétaient inlassablement les mêmes gestes avec une efficacité souvent redoutable. Cette formation au combat, à la souffrance et aux sacrifices n’ont pas réellement été interrogés par les analystes de la guerre.
Il s’agissait aussi d’une expérience de violence, dont le corps était le support privilégié. Blessé, violenté et mutilé parfois, souillé même et transformé en trophée, le corps des combattants est un des lieux privilégiés où espérer « retrouver la guerre » (Stéphane Audouin-Rouzeau) telle que les hommes qui la faisaient l’avaient vécue, dans toute sa crudité.
Tous les hommes, car la guerre était aussi expérience collective, touchant les civils, dont les corps, comme ceux des cadavres de l’ennemi et des prisonniers, pouvaient se muer en front, après les combats. Outragés et violentés à leur tour, mutilés et exposés, ces corps étaient langage que l’on s’attachera à décrypter.

Programme détaillé

 

 

 

 

 

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

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