Accueil / Chevalerie / La dernière croisade

La dernière croisade

Personnage d’une bande dessinée, Saint Louis est l’objet du dernier ouvrage de Xavier Hélary. L’historien, en s’appuyant sur de nombreuses sources, nous propose une histoire globale de la dernière croisade voulue et dirigée par Saint Louis. Car l’histoire de cette expédition « forme un tout » (p.10), depuis sa genèse au départ d’Aigues-Mortes le 1er juillet 1270, jusqu’au retour des survivants en France au printemps 1271. L’ouvrage peut être divisé en trois grands moments, d’abord le récit des préparatifs, puis la narration de la bataille à hauteur d’homme, puis enfin la portée d’un véritable désastre évaluée en quelques pages efficaces.

Le récit des préparatifs

Saint Louis annonce le 25 mars 1267, le jour de l’Annonciation, dans une « véritable mise en scène » (p. 15), la reprise de la croix. Mais le désastre de sa précédente expédition est encore dans les mémoires et ne joue pas en faveur d’un vaste élan collectif, d’autant que le roi a pris seul sa décision. Jean de Joinville se refuse ainsi à prendre part à cette nouvelle aventure. Ce n’est qu’après l’organisation d’une cérémonie d’adoubement en juin 1267 pour son fils Philippe, son neveu Robert d’Artois, les fils du duc de Bourgogne et une soixantaine de jeunes nobles que le roi parvient à mobiliser une part notable de la chevalerie du royaume.

L’auteur nous montre que Saint Louis est habité par l’idée de croisade, car celle-ci s’inscrit à la fois dans une « tradition familiale » (Louis VII et Philippe Auguste ont combattu outre-mer) et dans un contexte militaire impérieux. La présence franque subit la pression du sultan Baybars. Césarée est investie en 1261, Jaffa est prise en 1266 et les environs d’Acre sont ravagés en 1267. Il apparaît que les établissements chrétiens sont « condamnés à brève échéance. Seule une nouvelle croisade peut les sauver » (p. 30). Xavier Hélary évoque ensuite le caractère matériel des préparatifs. L’annonce de la croisade entraîne la levée d’une décime, taxe de 10% à percevoir sur les revenus ecclésiastiques supérieurs à 15 livres tournois sur trois années consécutives. À cela s’ajoute le produit des rachats. D’autres recettes sont trouvées dans les legs, la taxation des Juifs et des serfs etc. L’auteur estime que le budget total de la croisade s’élève à 800 à 900 000 livres tournois. Les besoins sont énormes. Un cheval change de fers tous les 45 jours (p. 55), ce sont donc des tonnes de métal qui sont nécessaires et qu’il faut acheminer, avec le ravitaillement, les hommes, les chevaux, les carreaux d’arbalète… Le départ est fixé à Aigues-Mortes, seul port capétien en Méditerranée. C’est la cité de Gênes qui assure la logistique navale pour transporter cette armée de 17 000 à 20 000 hommes.

Le récit d’une bataille

Auteur d’un ouvrage stimulant sur Courtrai, Xavier Hélary évoque les combats sur le sol tunisien avec aisance. En 1270, le roi de France n’a rien d’un grand chef de guerre. Âgé de 56 ans, de santé fragile, affaibli par les privations et les épreuves, Saint Louis est un « homme vieilli avant l’âge » (p. 67). Sa prise de décision est solitaire et autoritaire, comme le choix de Tunis annoncé le 13 juillet à son entourage. Elle peut être aussi hésitante. Il tergiverse ainsi lors de l’arrivée de la flotte croisée au large du littoral tunisien avant de décider le débarquement.

Le choix de Tunis interroge encore les historiens. Car la ville ne revêt « aucun caractère de nécessité » (p. 118) nous précise Xavier Hélary. Le sultanat, puissance certaine en Méditerranée, est « plutôt pacifique, résolument tournée vers le commerce et raisonnablement tolérante » (p. 122-123). De nombreux marchands chrétiens y séjournent. Seul l’espoir de la conversion, nous écrit l’auteur, évoqué toutefois dans les sources post mortem, pourrait expliquer ce choix surprenant. La perspective de faire du butin pour financer la reconquête de la Terre sainte a pu jouer.

Le camp est installé « près de Carthage », à peu de distance du lac. La présence croisée est toutefois bicéphale, avec d’une part, le mouillage de la flotte, et, d’autre part, le camp proprement dit. Si quelques succès sont à relever, les Sarrasins se refusent à la bataille rangée et maintiennent par des escarmouches un état délétère de tension permanent. En outre, la guerre sainte ayant été proclamée, des contingents du Maroc, du Sahel… viennent grossir les rangs de l’armée califale. À partir du mois d’août, le camp croisé est ravagé par l’épidémie, qui touche aussi bien les gens de peu que les grands seigneurs. Un fils du roi et le maréchal de France comptent notamment parmi les victimes. Le 25 août, c’est au tour du roi de succomber, le jour même de l’arrivée de son frère, le roi de Sicile, Charles d’Anjou.

Chef de guerre reconnu, meneur d’hommes, Charles d’Anjou sait mobiliser les ressorts psychologiques pour sauver ce qui peut l’être. Sa prise de contrôle du lac de Tunis le 4 septembre et le pillage du camp du calife début octobre redonnent le moral au camp franc. L’ost croisé menaçant désormais la cité même de Tunis, le calife entreprend des négociations, qui s’inscrivent dans un contexte propice. Le ravitaillement du camp croisé est délicat, la mauvaise saison s’annonce et le destin de la ville en cas de prise reste en suspens. Que faire de Tunis ? La raser ? Y hiverner ? S’en servir de point d’appui pour partir à la conquête de la Terre sainte ? Charles d’Anjou, tout en s’assurant de ses propres intérêts vis-à-vis du sultanat, choisit le départ, préférant une victoire symbolique à une incertaine campagne. Le traité, ratifié le 30 octobre, consacre le retour à la situation ante bellum.

La portée d’un désastre

L’auteur est sans concession pour Saint Louis : « En Tunisie, un autre que Saint Louis n’aurait peut-être pas fait mieux, mais il était difficile de faire pire » (p. 219). La portée de l’événement est toutefois ailleurs. L’échec a dissuadé ses successeurs et les autres rois européens d’entreprendre une nouvelle croisade, ou leur a fourni un prétexte pour excuser leur abstention (p. 221). En 1291, les ultimes vestiges de la présence franque en Terre sainte sont balayés. La croisade devient dès lors un mythe, régulièrement agité mais toujours repoussé. Mais la canonisation du roi de France en août 1297 offre à la dynastie capétienne son premier saint. Cette élévation du roi de France sur les autels fait de son petit-fils Philippe le Bel le « roi très chrétien », roi dont les ambitions ont été évoquées dans une émission de Fréquence Médiévale. Désormais, le roi de France est supérieur à tous les souverains d’Occident. En cela, la dernière croisade a joué un rôle central dans l’affirmation de la monarchie capétienne. Cet aspect aurait gagné à être développé. C’est là le seul regret dans la lecture de cet ouvrage, bien documenté, appuyé par des cartes et qui se lit avec plaisir.

Yohann Chanoir

Xavier Hélary, La dernière croisade, Paris, Perrin, 2016, 22 euros.

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge. Il participe depuis deux ans à l'aventure d'Histoire et Images médiévales.

À découvrir

Fréquence médiévale : chevaliers-paysans et médecins arabes

Celles et ceux qui nous suivent régulièrement savent que nous aimons beaucoup la reconstitution sur …

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money