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Ivanhoé, le film : retour sur un chef-d’oeuvre

IMAGE 1 : Ivanhoé (1952)
IMAGE 1 : Ivanhoé (1952)

Le film Ivanhoé de Richard Thorpe (1952), reste, à l’instar des Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz (1938) un grand spectacle à regarder en famille et une œuvre hollywoodienne qui offre une vision assez kitsch du Moyen Âge. Et pourtant, comme va vous le montrer Yohann Chanoir, doctorant à l’EHESS et spécialiste du cinéma médiévaliste, ce long-métrage est plus complexe qu’elle n’y paraît.

Histoire et images médiévales : Est-ce la première adaptation à l’écran du roman de Walter Scott Ivanhoé (1819) ?
Yohann Chanoir :
Le film de Richard Thorpe (1952) a été précédé par deux films produits la même année en 1913. Une production anglaise réalisée par Leedham Bantock et une réalisation américaine par Herbert Brennon. Ce dernier, filmé en Angleterre, se distingue de la version de 1952 : la confession juive de Rebecca et d’Isaac y est très atténuée, Ivanhoé sauve Rebecca in extremis du bûcher et combat ensuite. Dans le film de 1952, le duel, une ordalie, intervient avant la condamnation au bûcher. On l’aperçoit d’ailleurs à l’arrière-plan, mais il ne sera pas allumé, grâce à la victoire d’Ivanhoé.

HIM : Le réalisateur Richard Thorpe et le studio MGM semblent fascinés, dans les années 50, par le Moyen Âge. Pourquoi ?
YC :
Les années 50 sont, avec les années 2000, la période la plus propice pour les films sur le Moyen Âge. Richard Thorpe incarne à lui seul cette fascination, avec son cycle, ouvert par Ivanhoé, poursuivi par Les Chevaliers de la table ronde (1953) et achevé par le meilleur opus de la « saga » Quentin Durward (1955). L’année 1954, à elle seule, voit Hollywood sortir 6 films sur le Moyen Âge. Ce n’est pas une particularité nord-américaine. Les studios britanniques versent aussi dans ce médiévalisme. Citons Le Serment du chevalier noir, avec Peter Cushing, sorti aussi en 1954, injustement oublié aujourd’hui. Plus généralement, les années 50 sont une période marquée par les films historiques. Les péplums, par exemple, connaissent un large succès.

IMAGE 2 : Ivanhoé (1952). Ivanhoé en chevalier noir
IMAGE 2 : Ivanhoé (1952). Ivanhoé en chevalier noir

HIM : Il existe de nombreuses différences entre le roman et l’adaptation de 1952. Pourriez-vous en détailler quelques-unes et en donner les raisons ?
YC :
Les différences sont, en effet, nombreuses. Dès le début, les scénaristes s’écartent de la trame du roman. Le prologue du film nous montre un ménestrel qui parcourt l’Europe centrale de château en château, conformément au topos que nous avons du troubadour. Il s’agit toutefois d’Ivanhoé qui recherche la place forte où est emprisonné son roi, Richard Cœur de Lion. Or, dans le livre, le roi est déjà libéré et libre, de nouveau en Angleterre mais incognito. Là est le ressort narratif originel ! Richard combat même de tournoi en tournoi sous les traits d’un chevalier noir, que nous retrouvons dans le film mais ce chevalier est devenu… Ivanhoé (IMAGE 2). Cette figure du chevalier noir est d’ailleurs devenue un personnage récurrent des films sur le Moyen Âge. Autre différence, dans le roman, pas de trace d’un ménestrel qui cherche, et pour cause…, son roi. La scène de la tournée, celle de la bourse aux armes avec le message royal et le montant de la rançon sont des rajouts forgés par Hollywood, même si l’histoire d’un ménestrel sauvant Richard Cœur de Lion existe dès le Moyen Âge (Récits d’un ménestrel de Reims). On voit là que les différents scénaristes ont eu de saines lectures. Autre différence, hormis la fin que je ne voudrais pas trop dévoiler, les relations entre Ivanhoé et… Robin des Bois. Car, la réalisation de Richard Thorpe nous offre aussi la rencontre entre le personnage éponyme et un de ces « héros du Moyen Âge » (Jacques Le Goff). Contrairement au livre, Ivanhoé et Locksley se connaissent avant le tournoi. On en prend conscience lors de la scène de la forêt, où Robin des Bois refuse d’attaquer le cortège normand, car Ivanhoé y figure. Le traitement des personnages subit aussi un toilettage. Isaac, père de Rebecca, devient un sage pacifique et avisé dans le film, banquier certes, mais cet aspect est mineur dans la construction de son personnage. Les scénaristes n’ont pas cédé au topos du Juif manieur d’argent. L’infâme Bois-Guilbert connaît aussi une évolution. Templier fourbe et sanguinaire dans le roman, détroussant les pèlerins dans les forêts du Yorkshire, il n’est plus qu’un croisé dans le film. Bien que n’aimant pas les « infidèles », il s’éprend pourtant de la juive Rebecca et meurt pour elle dans le fameux duel. Là encore, l’image du Templier intrinsèquement mauvais et pervers est un lieu commun des films sur le Moyen Âge.
Pourquoi ces différences ? Le film, tourné peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la création de l’État d’Israël, honore la figure du rebelle, plaide pour la tolérance et le droit aux Juifs de vivre paisiblement. La fin de la production est d’ailleurs un vibrant appel à l’union sacrée, à l’américaine. Richard Cœur de Lion, finalement très gaullien, ne veut plus voir que des « Anglais » et non des communautés séparées (Juifs, Saxons, Normands) ou des ordres opposés entre-eux (aristocrates, esclaves, paysans…). L’identité templière est effacée afin d’insister sur l’occupation normande en Angleterre, qui rappelle évidemment une autre Occupation. L’adaptation à l’écran, le toilettage conséquent, permet ainsi à la MGM de décliner le « Why we fight » (« Pourquoi nous combattons. » Ndr) cher à la démocratie américaine dans un climat de guerre froide.

IMAGE 3 : Ivanhoé (1952). Le procès de Rebecca, une allusion au maccarthysme.
IMAGE 3 : Ivanhoé (1952). Le procès de Rebecca, une allusion au maccarthysme.

HIM : Le film semble aussi être marqué par le contexte politique américain du début des années 50.
YC :
Aucun film sur le Moyen Âge n’échappe à son époque. Le Moyen Âge est plastique, au sens où il se prête à toutes les instrumentalisations. Ivanhoé évoque, non seulement la création de l’État d’Israël, mais aussi le Maccarthysme avec la scène du procès de Rebecca (IMAGE 3). Or, Robert Taylor, proche de Ronald Reagan situé à l’aile droite du parti républicain, avait témoigné à charge contre le péril communiste menaçant Hollywood. Le patron de la MGM, lui, avait refusé, de témoigner. Une des scénaristes Marguerite Roberts, a vu son nom retirer du générique, pour avoir refusé de témoigner devant l’HCUA (Commission de la Chambre sur les activités non-américaines. Ndr). Cette fracture au sein de l’équipe du film explique sans doute la tension de cette scène, dont l’enjeu dépasse nettement le sort de Rebecca. Elle dénonce le détournement de la justice, l’emploi de bouc-émissaire mais aussi la palinodie du peuple (rassemblé au fond de la grand-salle). L’allusion est donc extrêmement forte, claire et percutante. Le Maccarthysme n’a pas tué la capacité d’Hollywood à s’inscrire dans un contexte politique. Ivanhoé, en ce sens, est le digne héritier de Robin des Bois (Les Aventures de Robin des Bois, 1938), exaltation de la démocratie américaine et du New Deal. Les films sur cette période continuent ensuite, et jusqu’à aujourd’hui, d’être placés dans le régime d’historicité de leur société. Black Death (2010) évoque notamment les dangers du fondamentalisme religieux. À chaque fois, au cinéma, le Moyen Âge nous précède.

IMAGE 4 : Ivanhoé (1952). L'assaut du château de Torquilstone par les troupes de Robin des Bois.
IMAGE 4 : Ivanhoé (1952). L’assaut du château de Torquilstone par les troupes de Robin des Bois.

HIM : Lors de la projection d’Ivanhoé durant le festival Bobines et Parchemins, vous disiez que l’équipe du film fait parfois œuvre de pédagogie historique. Pourriez-vous détailler ?
YC :
Une seule scène résume – et consacre – ce souci pédagogique. C’est l’attaque de la forteresse normande par Robin des Bois et ses compagnons (IMAGE 4). Les outlaws veulent en délivrer Ivanhoé, Cédric, Wamba, Isaac et les deux héroïnes, Rebecca et Rowena. Chaque phase de l’attaque est précédée d’un dialogue, qui précise l’action à venir mais aussi les pièces du complexe castral qui vont essuyer l’assaut : barbacane, remparts, pont-levis… Outre le nombre de figurants, le sens du montage, qui alterne moments d’action purs et instants de répit, le caractère spectaculaire de cette longue séquence provient aussi du site castral. Cette imposante forteresse a été reconstruite en grandeur nature sur le « backlot » des studios britanniques d’Elstree à Borehamwood. Le film constitue à ce titre une source majeure pour appréhender la manière dont un château médiéval est mis en scène au cinéma. Car Torquilstone cristallise l’ensemble des images que le spectateur occidental se fait d’un château médiéval : le donjon, la chambre où l’on enferme les dames pour leur faire entendre raison, les souterrains où l’on emprisonne et torture, les escaliers tortueux si propices au duel… Ivanhoé s’avère un véritable guide de l’imagerie castrale. Le duel de l’escalier rappelle celui de Robin des Bois dans le film de 1938 et sera décliné ensuite à de nombreuses reprises, y compris en France, avec Jean Marais dans Le Miracle des loups (1961) par exemple.

IMAGE 5 : Ivanhoé (1952). Le château de Cédric.
IMAGE 5 : Ivanhoé (1952). Le château de Cédric.

Un autre château est présent dans le film : celui de Cédric, père d’Ivanhoé (IMAGE 5). Il apparaît, au début de la réalisation, à l’arrière-plan, figurant sur une toile peinte. La reconstitution est fidèle, conforme aux connaissances archéologiques de l’époque. La scène du banquet nous montre aussi le sérieux de la reconstitution. On y voit de la paille jetée sur le sol, élément rarement présent dans les films. Cette présence c’est pas le signe d’un retard dans la civilisation des mœurs mais un moyen de se protéger du froid. Les péripéties du héros nous permettent ainsi de voir la grand-salle, la chambre d’une dame (Rowena) et les écuries, où Ivanhoé s’affirme comme un libérateur (il affranchit Wamba) et un ami des opprimés (il sauve Isaac d’une bastonnade normande, allusion discrète mais forte à un pogrom). Cette intention didactique se retrouve au moment de l’ordalie finale, instant de tension. Elle est aussi fort bien expliquée par le héraut, qui en précise non seulement les modalités mais aussi l’enjeu. Bref, le film est à la fois spectaculaire et pédagogique. C’est aussi pour cela que des historiens réputés, comme Michel Pastoureau, l’apprécient.

Propos recueillis et mis en forme par William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaire (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques.

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