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J.R.R. Tolkien : un Moyen Âge contre la Grande Guerre

Comme nous l’avons vu dans Histoire et Images médiévales #57, lors de la Première Guerre mondiale (dont nous parlons aussi ici), le Moyen Âge lui aussi a été mobilisé dans tous les camps, notamment à des fins de propagande. Loin d’entrer de pareilles considérations, J.R.R. Tolkien, futur écrivain du Seigneur des Anneaux (1954-1955), utilisa le médiévalisme comme un instrument de critique des horreurs de la guerre moderne.

IMAGE 1 – T. Nasmith, The Fall of Gondolin, 1998 (?).
IMAGE 1 – T. Nasmith, The Fall of Gondolin, 1998 (?).

Avant la guerre Tolkien, jeune étudiant, s’est intéressé au concept de la Faërie, terme polysémique désignant des lieux, des temps, des valeurs traditionnelles qui auraient été peu à peu étouffés par les sociétés humaines et industrielles. S’y plonger, redonner corps aux légendes des fées, tenter de mettre en forme une « sous-création », constituait pour Tolkien un moyen de retrouver un peu de vérité divine perdue avec la victoire de la modernité (1) . En ce sens, le futur écrivain avait l’ambition d’opérer une réforme morale de la société anglaise. Lui et ses amis constituèrent en 1911 un petit club informel au sein de leur école, le TCBS (Tea Club and Barrovian Society). Ils pensaient « avoir reçu une étincelle (…) qui était destinée à faire jaillir une nouvelle lumière, ou, ce qui revient au même, à faire jaillir à nouveau une ancienne lumière en ce monde. » (2) 

La guerre va contrarier ces plans. Loin d’être un militariste, le jeune Tolkien, s’il accepte de s’engager après avoir eu son diplôme, semble vouloir éviter de se retrouver au front. L’un de ses amis du TCBS lui conseille même, dans une lettre datée d’avril 1915, d’accepter un poste civil ou d’intégrer des unités à l’arrière (3). Les terres médiévales féériques dans lesquelles le jeune étudiant puisait son réconfort s’éloignaient, au fur et à mesure qu’il se rapprochait du conflit. Tolkien ne s’imaginait donc pas, comme nombre de jeunes hommes de sa génération, comme un membre d’une nouvelle Table ronde combattant une nation de barbares sanguinaires (voir Histoire et Images médiévales #57). La guerre n’est pour lui, au mieux, qu’une épreuve morale et une obligation douloureuse. Il se sent mal à l’aise dans son rôle d’officier. En témoignent ces extraits de lettres écrites au camp d’entraînement avant de partir en France : « Parmi mes supérieurs, les gentlemen sont inexistants, et même les êtres humains sont rares » ou encore « la guerre multiplie la bêtise par 3. » (4).

Ces sentiments n’empêchent pas Tolkien de faire son devoir. Il est envoyé, avec son bataillon, sur le front de la Somme alors que la grande offensive britannique de l’été 1916 bat son plein. Elle s’avère rapidement être un échec sanglant, malgré une préparation d’artillerie impressionnante. Sur les quatre membres du TCBS, trois participent à la bataille et deux meurent. Seul Tolkien en réchappe, mais, lors des longues veillées dans la boue, il contracte la fièvre des tranchées. Son état s’empire et il fut rapidement rapatrié en Angleterre.

IMAGE 2 – J. Howe, The Fall of Gondolin, 1993. La Chute de Gondolin, représentée ici selon les canons de la fantasy, alors que l’esthétique du genre est maintenant fixée et que le dragon ressemble à nouveau à un animal fabuleux. On est loin des tanks de Tolkien.

 

LA CHUTE DE GONDOLIN

C’est lors de sa convalescence que Tolkien entreprend d’écrire La Chute de Gondolin, sans doute le premier texte en prose consacré à la Terre du Milieu. Jamais publié de son vivant – mais lu en public en 1920 – il sera édité pour la première fois dans Le Silmarillion, dans une version très allégée en 1977, puis en texte intégral en 1984. Tolkien y raconte comment, plusieurs millénaires avant l’action du Seigneur des Anneaux, la grande cité de Gondolin, l’une des dernières villes libres des Elfes, tomba sous la coupe de Melko, l’esprit du Mal venu du Nord (5) (IMAGE 1 et 2). Comme l’a constaté John Garth, les assiégeants de Gondolin ne représentent en rien une allégorie des troupes du Kaiser. Au contraire, le récit doit plutôt être lu comme une fable morale, où le meilleur du monde affronte le pire de l’humanité et de la modernité. On est frappé, en lisant les pages saisissantes décrivant les hordes de Melko, de voir que ses troupes n’ont rien de médiéval. Loin d’être des animaux légendaires, les dragons sont ici dépeints comme des machines construites ressemblant à des tanks, à des canons ou à des lances flammes :

Melko rassembla tous ses plus adroits forgerons et sorciers, et de fer et de flamme ils façonnèrent une armée de monstres comme on en vit qu’en ce temps et qui ne seront plus jusqu’à la Grande Fin. Certains étaient tout de fer si adroitement relié qu’ils pouvaient couler comme de lentes rivières de métal ou bien s’enrouler autour et par-dessus tout obstacle qui se présentait à eux, et ceux-ci étaient emplis dans leurs intérieurs profonds par les plus sinistres des Orcs armés de cimeterres et de lances ; d’autres de bronze et de cuivre reçurent des cœurs et des esprits de feu brûlant, et ils réduisaient en cendre tout ce qui se trouvait devant eux par la terreur de leur souffle ou écrasaient tout ce qui échappait à leur ardeur (6).

Face à cette armée de machines, les habitants de Gondolin n’opposent que des guerriers combattant avec des épées, des masses, des haches. Le contraste est donc net entre un ost féerique médiéval défendant une cité, et des escadrons équipés d’armes industrielles, détruisant tout sur leur passage. Melko et ses machines représentent la sauvagerie de la modernité et l’horreur qu’est devenue la guerre au XXe siècle. On retrouvera une pareille opposition dans le dessin animé Wizards (1977) de Ralph Bakshi (voir Histoire et Images médiévales #52), grand admirateur de Tolkien (7).
Tolkien avait pu voir de ses propres yeux cette horreur technologique en action. C’est en effet lors de la bataille de la Somme que furent engagés les premiers tanks du côté britannique. Les lances flammes, certes d’abord utilisés par les Allemands, se généralisèrent à tous les camps dès 1916. À travers la description de l’armée de Melko, Tolkien se livre donc, implicitement, à une critique de la folle course aux armements qui s’empare des nations européennes, y compris son propre pays. Leur utilisation cause non seulement la mort des hommes, mais la destruction systématique du paysage. À la lecture de La Chute de Gondolin, le lecteur est frappé de voir à quel point la ville, jadis belle, remplie de jardins, d’arbres, d’oiseaux, de fontaines, se change en un paysage apocalyptique :

et là fut auparavant l’issue de l’Allée des Roses et un bel endroit à contempler ou à arpenter, mais à présent seule demeure une ruelle de noirceur et elle est emplie de bruit (…) ses étangs se transformèrent en vapeur et sa source se tarit, et elle ne jaillit plus dans les hauteurs, mais plutôt une vaste colonne de vapeur s’éleva jusqu’au ciel et le nuage qui en provenait flotta sur tout le pays (8).

Ces paysages ne sont pas sans évoquer les villages, les forêts, les bois du front complètement détruits ou pollués par la rudesse des combats. Un autre passage est encore plus frappant :

Maintenant cette place avait auparavant abritée de nombreux arbres magnifiques, chênes et peupliers, autour d’un grand puits de grande profondeur et de pureté d’eau ; pourtant en cette heure était-elle pleine de l’émeute et de la laideur de ce peuple hideux de Melko, et ces eaux étaient polluées de leurs carcasses (9).

Ce « peuple hideux », ce sont évidemment les Orcs, une « race engendrée par Melko depuis les chaleurs souterraines et la boue (of the subterranean heats and slime) (10). » Comment ne pas voir derrière ces guerriers nés de la boue une évocation des soldats du front de la Somme, déshumanisés par l’horreur des combats durant lesquels la boue était omniprésente.

IMAGE 3 – M. Ernst, L'Éléphant de Célèbes, 1921. L'artiste représente la guerre sous la forme d'un monstre mi-fantastique, mi-technologique, contenant d'autres monstres, évoluant au milieu d'arbres décharnés et de corps brisés sous un ciel gris.
IMAGE 3 – M. Ernst, L’Éléphant de Célèbes, 1921. L’artiste représente la guerre sous la forme d’un monstre mi-fantastique, mi-technologique, contenant d’autres monstres, évoluant au milieu d’arbres décharnés et de corps brisés sous un ciel gris.

Dans son livre, John Garth dresse un parallèle entre l’oeuvre de Tolkien et la peinture surréaliste de Max Ernst, L’éléphant de Celèbe (1921), dans laquelle l’artiste a sans doute exorcisé son expérience douloureuse de la guerre (IMAGE 3) (11). Le propos vaut la peine d’être retenu. L’expérience des tranchées était tellement hors-norme, ne ressemblait tellement à rien de ce qui avait pu être vu auparavant que les récits sortant du cadre étroit de la littérature généraliste ou les images non figuratives ont pu exprimer avec justesse, avec, oserions-nous dire, «réalisme» l’horreur de la guerre (12). Tolkien et son récit de fantasy, art qu’il destinait aux adultes et pas seulement aux enfants, pouvait transmettre, à travers l’emploi d’allégories et de métaphores, une expérience réelle.
La guerre jouera un grand rôle dans le monde imaginaire de Tolkien. Comme le note David Ledanois dans son article du Dictionnaire Tolkien dirigé par Vincent Ferré (13), chaque âge d’Arda – nom du monde de Tolkien en langue elfique (quenya) – est scandé par une bataille. Le Seigneur des Anneaux est aussi le récit d’une guerre et l’on sait que le personnage de Sam Gamegie, le compagnon de Frodon, a été inspiré par les Tommies des tranchées issues des classes populaires pour lesquels Tolkien ne cachait pas sa sympathie.

ÉPILOGUE : LA GRANDE GUERRE INSPIRE TOUJOURS LE MÉDIÉVALISME

Dans Histoire et Images médiévales #57, vous avez pu apercevoir la fameuse affiche de 1917 Uncle Sam need’s you. Or, elle s’inspire grandement d’une affiche anglaise datée de 1914 sur laquelle on peut voir le ministre de la guerre d’alors, Lord Kitchener, pointer du doigt le spectateur en déclarant que l’armée et le pays avait besoin d’eux. Il est intéressant de constater que la bande dessinée médiévaliste Camelot 3000 – voir Histoire et Images médiévales #55 ou l’ouvrage Le Roi Arthur, un mythe contemporain – reprend trait pour trait cette image et prête à Merlin l’enchanteur la même pose (et presque la même moustache…) que le militaire anglais (IMAGE 4). Il ne s’agit plus de mobiliser les Tommies contre les Allemands, mais les chevaliers du IVe millénaire contre les extraterrestres. Le chassé-croisé entre la légende arthurienne et la propagande politique continue.

IMAGE 4 – À gauche, Alfred Leete, Lord Kitchener Wants You, septembre 1914. À droite, Mike W. Barr, Brian Bolland. Camelot 3000 #3, 1983.
IMAGE 4 – À gauche, Alfred Leete, Lord Kitchener Wants You, septembre 1914. À droite, Mike W. Barr, Brian Bolland. Camelot 3000 #3, 1983.

 

William Blanc

Notes
1. Pour écrire ce texte, nous nous sommes basés notamment sur l’excellent livre de J. Garth, Tolkien et la Grande Guerre, C. Bourgois, 2014 (1re édition anglaise, 2003). Pour les passages concernant la Faërie, voir 87-90. Tolkien couchera par écrit sa conception de la Faërie dans sa conférence « On fairy-story » (« Du conte de fées ») donnée en 1939 et publiée en 1947. Voir J.R.R. Tolkien, Faërie et autres textes, Pocket, 2003, p. 53-153.
2. Lettre de J.R.R. Tolkien à G. B. Smith (membre du TCBS), août 1916, citée dans J. Garth, op. cit., p. 189. Voir aussi p. 116-117 pour des lettres antérieures de la même teneur. Voir I. Pantin, « TCBS », dans V. Ferré (dir.) Dictionnaire Tolkien, CNRS éditions, 2012, p. 561-562.
3. J. Garth, op. cit., p. 80. Sans succès, car le voilà bientôt affecté à une unité combattante puis transféré en France. Sous le choc, il écrit en juillet 1915 Les Marins heureux, texte sombre dans lequel un personnage ne peut partir avec ceux qui appareillent vers l’Ouest et le pays des fées (Ibid., p. 101-105). Le héros annonce sans doute le personnage de Cirdan du monde du Seigneur des Anneaux.
4. Cités dans Ibid., p. 106. Sur Tolkien et la Grande Guerre, on lira aussi l’article de l’excellent site tolkiendil.com, « Tolkien et le TCBS au cœur de la Grande Guerre » disponible à cette adresse.
5. Pour plus de précisions sur les différentes versions de l’épisode de La Chute de Gondolin, voir J.R.R. Tolkien, C. Tolkien (éd.), Le second livre des contes perdus, Pocket, 2001 (1re édition anglaise 1984), p. 191-196 et C. Ridoux, « La chute de Gondolin », dans V. Ferré (dir.), Dictionnaire Tolkien, p. 103-105.
6. J.R.R. Tolkien, C. Tolkien (éd.), Le second livre des contes perdus, p. 227-228 et 282 pour les notes. Passages en gras soulignés par nos soins. John Garth note qu’il était courant de comparer les armes nouvelles à des créatures fantastiques. Un journaliste du Times voit ainsi, en 1916, l’avancée des chars sur la Somme comme « un conte de fées de guerre signé H.G. Wells ». Voir J. Garth, op. cit., p. 228-230.
7. Cette opposition est déjà présente dans Un Yankee à la cour du roi Arthur de Mark Twain (1889).
8. J.R.R. Tolkien, C. Tolkien (éd.), Le second livre des contes perdus, p. 247-248.
9. Ibid., p. 245.
10. J.R.R. Tolkien, C. Tolkien (éd.), Le second livre des contes perdus, p. 212 et 288-289. Dans les versions ultérieures, les Orcs sont des elfes réduits en esclavage par Morgoth (nom tardif de Melko).
11. Ibid, p. 228.
12. Il en va de mettre avec Orages d’Acier d’Ernst Jünger (1920), livre saisissant dont certains passages frise la frontière du fantastique.
13. D. Ledanois, « Guerre (Tolkien et la) », dans V. Ferré (dir.), Dictionnaire Tolkien, p. 260-263.

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaire (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques.

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