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La Magna Carta, les lois de la liberté

L’année dernière était célébrée, en Angleterre, les 800 ans de la signature de la Magna Carta, charte de libertés concédée par le roi Jean sans Terre, à la portée considérable. Alors que ledit Jean sans Terre s’est éteint en 1216 (il y a 800 ans donc), nous voulions ici revenir sur le contenu de ce texte médiéval fondateur. L’article est émaillé de clichés des reconstitutions ayant eu lieu lors de la célébration de l’anniversaire de la Magna Carta.

« Aucun homme libre ne pourra être arrêté, emprisonné ou dépouillé de ses biens, mis hors la loi, exilé ou ruiné ni subir aucune action à son encontre excepté par le jugement légal des ses pairs et de la loi de cette terre ».

Ces quelques mots, porteurs d’un message de justice et d’espérance, préfigurent l’avènement des démocraties du monde moderne en servant de référence à tous ceux qui luttent contre les dictatures pour un monde meilleur. Ce symbole de liberté s’inscrit dans la clause 39 d’un parchemin scellé contre son gré par le roi d’Angleterre Jean Sans-Terre. Il y a exactement 800 ans à Runnymede sur les bords de la Tamise. 25 barons rebelles, excédés par le comportement inique et rapace du roi, arrachaient un accord de paix qui allait entrer dans l’histoire de la civilisation occidentale.

Jean Sans Terre est un roi controversé. Prenant les rênes de l’Empire Plantagenêt d’Angleterre à la mort de son frère Richard Cœur de Lion en 1199, il va vite montrer ses limites. Pour lutter contre le roi de France Philippe Auguste qui se lance à la conquête de la Normandie en 1204 il a besoin d’argent, moins pour lever des armées que pour se perdre en tractations diplomatiques à la recherche d’alliances. Jaloux et rancunier, il spolie, vole par décrets, divise pour mieux régner. Trop de gloire ou de puissance à son goût parmi ses barons provoque son courroux. Jean de Courcy, le conquérant de l’Irlande du Nord en fait l’amère expérience : sa nouvelle principauté est donnée à son voisin Hugh de Lacy qui sera à son tour exilé quelques années plus tard. Jean Sans Terre se fâche aussi avec l’Eglise qui l’excommunie. Sa morale douteuse lui vaut des haines tenaces, il dévoit des filles de barons anglais, enlève Isabelle d’Angoulême destinée à un noble français, se complait dans de véritables extorsions en échange de parrainages, d’héritages, de mariages et d’alliances. Jean Sans Terre est un roi haï. Il n’hésite pas à emprisonner, déposséder. En vain, car il fait bientôt presque l’unanimité contre lui sur ses terres alors que son incapacité à résister au Roi de France le discrédite complètement.

Les Barons De Vere et De Percy pressent le Roi Jean d’apposer son sceau.
Le Roi hésite malgré les exhortations de l’archevêque Langdon.

C’est en se mettant à dos les forces vives de son royaume pour remplir ses caisses que le Roi Jean perd la partie. L’argent qu’il parvient à accumuler en 1213 l’est en pure perte. Le 27 Juillet 1214, une coalition anglo-germanique est anéantie par le roi de France Philippe Auguste à la bataille de Bouvines qui sonne le glas de ses derniers rêves de reconquête. Ruiné, vaincu, Jean Sans Terre catalyse le mécontentement général. Le royaume ne fonctionne plus et les barons se révoltent. En janvier 1215 ils se réunissent et font serment de « s’aider mutuellement à défendre la liberté de l’Eglise et du royaume ». Le 5 Mai 1215, menés par Robert Fitzwalter, ils rejettent officiellement leur lien vassalique envers le roi. L’appui du clergé reste une condition essentielle et Robert s’intitule lui-même « Maréchal de Dieu et de la Sainte Eglise ». Le 17 mai marque une étape décisive. Londres ouvre ses portes aux rebelles, 10 jours seulement après avoir reçu une confirmation de ses prérogatives (« Libertés ») par le roi Jean qui tente de la garder dans son camp. Le plus important centre urbain et commercial du royaume fait défection et devient capitale de la révolte. Jean a tout tenté, y compris prendre la croix pour mettre l’Eglise dans son camp. Rien n’y fait. Il n’a plus qu’une issue : négocier.

Une charte va être élaborée à la demande des barons qui se savent en position de force. Elle va bien au-delà d’une simple protection de leurs droits. Sa préparation va durer plusieurs semaines, guidée par un groupe de conseillers restés fidèles au Roi qui ont tout intérêt à rétablir l’harmonie dans le royaume. Seuls vrais organisateurs de la rencontre de Runnymede, deux archevêques et sept évêques, quatre earls et les principaux administrateurs du royaume William Marshal, Hugh de Neville et le Justicier Hubert de Burgh s’accordent pour recomposer et affiner les exigences des cent barons que compte l’Angleterre, dont vingt-cinq seront présents, dont Philippe d’Aubigny, Richard de Clare, Geoffroy de Mandeville, Robert de Vere, Roger Bigod, Jean de Lacy, Richard de Montfichet, Richard de Percy.

Le document est révélé aux barons anglais.

Ce texte semble huit siècles plus tard révolutionnaire. Pourtant il s’inscrit dans une continuité. Les barons défendent leurs intérêts en souhaitant renouer avec les lois traditionnelles confirmées sous le règne d’Henri Ier. Rien d’extraordinaire en apparence. L’Eglise aussi ne cherche qu’à établir un compromis. L’Angleterre est administrée quotidiennement non par le roi mais par l’Archevêque-Chancelier Hubert Walter et le Justicier Geoffroy Fitz Peter. L’Eglise va jouer en ce sens un rôle primordial en élaborant le texte de la charte afin qu’elle bénéficie autant aux barons qu’à elle-même. L’archevêque et légat du Pape Stephane Langdon va mener les négociations entre le Roi et les Rebelles. La prospérité du royaume et de l’Eglise passe par cet accord.

La Charte, à l’origine simple exigence de garantie des droits baronniaux (héritage, jugement, possessions) comporte finalement 63 clauses de protection du commerce et des centres urbains, offrant des « Libertés » qui redonnent vie au Royaume. Ce que l’on appelle alors « Les Articles des Barons » reçoit l’apposition du Sceau Royal le 15 Juin 1215 sur les bords de la Tamise près de Windsor. La paix semble assurée. L’acte est copié, distribué dans tout le royaume. Il en reste actuellement 4 originaux de 1215, un à Lincoln, un à Salisbury et 2 à Londres à la Bibliothèque Nationale. Le 27 juin une copie en français est rédigée, destinée aux possessions continentales et la noblesse du Royaume, dont une copie ultérieure subsistera.

En signant Jean veut gagner du temps. Il prépare sa revanche. Les clauses 52 et 61 sont révélatrices du sentiment d’humiliation d’un Roi délesté de ses prérogatives. « toute dépossession de terres, châteaux, droits sans jugement légal sera immédiatement annulée (…) en cas de désaccord le jugement sera donné par les 25 barons garants de la Charte ». Les barons s’arrogent même le droit éminemment régalien du Pardon: « nous avons complètement pardonné toutes offenses ». Pire encore il prennent en main la politique étrangère du royaume comme dans les clauses 56 à 59 : « tout Gallois spolié sera soumis à la loi, leurs otages relâchés, Alexandre roi d’Ecosse sera réinvesti dans ses droits et biens de la même façon que les barons anglais… ». C’en est trop pour le Roi Jean. Trois mois plus tard, se présentant comme victime d’un complot il obtient le soutien du Pape et renie l’accord. La guerre civile reprend de plus belle.

Le traité semble mort-né. Oublié en apparence ! Ce n’est après tout qu’un édit de plus après des dizaines de chartes royales, émises sur plusieurs générations. Un siècle plus tôt, en 1100, Henri I, fils de Guillaume le Conquérant, hérite d’un royaume parfaitement organisé. L’administration anglo-saxonne est la plus développée d’Occident et va permettre à Guillaume de recenser richesses et population dans le célèbre Domesday Book en 1086. Henri I fait rédiger en 1100 les Leges Henrici Primi (Lois d’Henri I), charte des Libertés qui conjugue les anciennes coutumes anglo-saxonnes et le Droit Coutumier Normand. Henri II, père de Jean Sans Terre, règne sur l’Empire Plantagenêt en s’appuyant sur ses Constitutions de Clarendon (représentant le Droit de son grand-père), plus une compilation de lois qu’une synthèse de coutumes anglo-saxonnes et normandes. Au Moyen Age les documents officiels règnent déjà en maître. A travers eux les juges assurent la paix sociale.

L’équilibre est instable et le royaume risqué de se désagréger. Les barons profitent de l’affaiblissement du souverain pour prendre le contrôle de leurs terres. La rivalité des courts communales sous l’autorité de l’administration royale et des juridictions seigneuriales ou des juridictions ecclésiastiques ne favorise pas l’unité du royaume. Les responsables du royaume ont besoin d’une nouvelle constitution. C’est pourquoi la Magna Carta devient peu à peu une référence indispensable pour imposer une unité nationale par-delà le principe divin du roi, en affirmant le principe de liberté individuelle et du règne de la loi face à l’arbitraire royal.

L’application de ce nouvel accord, garanti par tous les magnats présents se réalise grâce à une administration anglaise très développée. Les postes judiciaires et de gestion, très lucratifs et très prisés par les notables, sont nombreux. La reconnaissance et l’application des chartes étaient taxables et générait de substantiels revenus. La Charte des Barons ne fait pas exception. D’abord apanage des chancelleries épiscopales puis dès le milieu du XIIe siècle opérée par l’ensemble de l’administration. La rédaction de documents se généralise. La falsification devient un problème endémique. C’est le revers de la médaille. Durant son règne Jean Sans Terre dut à plusieurs reprises refuser de confirmer des faux. Il s’en servira pour tenter de rendre caduc le nouvel accord de Runnymede.

Les copies du manuscrit sont préparées.

L’acte 37 de la Magna Carta est fondateur. Comment expliquer une telle destinée, une telle longévité de cette clause « libertaire » à une époque où l’absolutisme royal allait prendre le pas dans toutes les monarchies du continent ?

L’esprit de la Magna Carta est à rechercher aux sources de la société des Iles Britanniques. Le Danelaw, la moitié est de l’Angleterre du XIe siècle sous influence scandinave gardera longtemps une structure sociale différente de l’ouest de l’Angleterre. Proche de l’« Allting » de la république islandaise du Xe siècle, elle valorise l’indépendance d’hommes libres et égaux. Le sud-ouest est composé de vastes domaines où vivent des serfs formant 90% de la population tandis que près de 40% des paysans du Danelaw sont libres et propriétaires.

Durant le XIIIe siècle le pouvoir royal se fixe dans le carcan de la loi. Repris par Henri III en 1226, réaffirmés finalement par Edouard Ier en 1297, ils marquent une rupture avec l’absolutisme royal qui quitte les rivages de l’Angleterre pour s’épanouir sur le continent, sous les traits de Louis XIV. Jusqu’à la révolution Cromwellienne du XVIIe siècle les rois tenteront en vain d’inverser cette tendance. Le monde anglo-saxon affirme une liberté individuelle et collective sans précédent à l’origine de la démocratie moderne. Une nouvelle époque est née. Au début du XVIe siècle les premières colonies américaines s’en inspirent pour établir leurs chartes. En 1776 les « Pères fondateurs » de la première constitution des Etats-Unis d’Amérique, descendants des protestants pourchassés en Europe, les résument dans leur Ve amendement: « personne ne pourra être privé de sa vie, sa liberté ou sa propriété en dehors de l’application de la loi », s’établissant dans la lignée des « Pétition des Droits » (1628) et « Bill des Droits » (1689) du Parlement Anglais.

Huit siècles plus tard le symbole reste vivant : consacrer le règne de la loi qui protège les hommes libres de l’arbitraire du roi. Arme de civilisation ou arme politique, devenue symbole de la liberté du monde occidental, elle n’est à l’origine qu’une tentative de pacification d’une Angleterre de 1215 en pleine guerre civile et d’un rapport de force entre deux piliers de commandement. Ces textes vénérés par les démocrates du monde entier posent les principes d’applications du droit qui vont s’imposer dans tous les aspects de la société. Le XVIIIe siècle est le siècle des Lumières, de Montesquieu, de Rousseau et de Voltaire, celui de la Révolution Française et des « déclarations des droits de l’homme et du citoyen » (1789), suivies des « Bills of Rights » (1791) en Amérique qui préfigurent la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme » de 1948, bientôt déclinée sous toutes ses formes: « Sex Discrimination Act » (1975), « Race Relations Act » (1976), « Disability Discrimination Act » (1995). La charte est devenue une arme politique mondiale.

Auteur : Alexandre Fuzeau (texte et clichés)

Pour en savoir plus :
Danny Danziger & John Gillingham, 1215 : The year of Magna Carta, 2003.
John Champion, The Magna Carta celebrations
J.-C Holt, Magna Carta
Anne Pallister, Magna Carta, the heritage of Liberty, 1971.
Robert Bartlett, England under the Norman and Angevin, 1075-1225, New Oxford History of England, 2002.
Ralph Turner, King John, 1994.

Le sceau royal apposé sur la charte.

 

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

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3 commentaires

  1. Ici, la matrice de sceau (copie gravée) fait apparaître le type et la légende « duc de Normandie et comte d’Anjou »… Le titre royal est porté sur l’avers, montrant le souverain en Majesté (et non plus en grand feudataire monté, armé dans son équipement de chevalier)… L’usage d’un double sceau, avec contre-sceau était un des moyens utilisés (pas le seul…) pour lutter contre les falsifications (évoquées dans un des paragraphes de l’article).

    Cordialement,

    Dominique M. Delgrange

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