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Les dragons au Moyen Âge… et au-delà

Les dragons fascinent notre imaginaire. On les aperçoit dans les films ou les séries de fantasy, comme Le Seigneur des Anneaux ou Game of Thrones. mais comment les percevait-on au Moyen âge où ils étaient considérés comme des animaux à part entière (rappelez-vous, nous en avions parlé ici). Pour en savoir plus, nous sommes allés poser quelques questions à l’anthropologue Jean-Marie Privat qui a dirigé deux ouvrages passionnants sur la question : Dans la gueule du Dragon (2000) et Dragons : entre sciences et fictions (2006).

Histoire et Images médiévales : Quelles sont les légendes draconiques les plus en vogue au Moyen âge ?

Jean-Marie Privat : Il convient de distinguer deux périodes. Le premier Moyen Âge a connu surtout des légendes à dragons liées à la christianisation des couches de la population les plus rétives à changer radicalement de croyances. La « stratégie » de l’Église envers les rustici (les paysans) semble avoir été de développer un catéchisme de la peur dans lequel les images et les imaginaires à dragons s’organisent autour d’une conception dogmatique : le dragon c’est le Malin, le dragon c’est le Mal, nocturne et diabolique, hybride et malfaisant. Il convient ainsi que les saints (St Michel, St Georges, St Marcel, etc.) et même les saintes (Ste Marguerite, Ste Marthe) affrontent le monstre païen – à Paris, à Metz, à Tarascon, etc. – et l’éliminent. On retrouve des combats à la vie à la mort dans Tristan et Yseult et dans les récits autour du roi Arthur, et bien d‘autres. Mais dans ces mythes « littéraires », ce sont plutôt les chevaliers qui combattent le dragon, à leurs très grands risques et périls, comme en un rite de passage.
La fin du Moyen Âge sera plutôt une période d’efflorescence des dragons des villes. Les dragons urbains sont particulièrement présents sur les blasons des cités libres, riches et marchandes et dans les défilés que ces villes franches aiment à offrir à leur population, à s’offrir à elle-même en quelque façon. Dans ces processions festives, le dragon est promené en effigie et petits comme grands s’amusent à se faire peur avec un bestiaire domestiqué (les ours, les lions voire les loups font aussi l’affaire !). C’est en somme le totem de la Cité, un signe de reconnaissance et de ralliement, un jeu collectif avec l’ensauvagement rituel et public. Et le dragon, dûment tenu en laisse, crache des bonbons ou un feu d’artifice, boucle son tour de ville, disparaît pour revenir à date fixe, un an plus tard.

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Paolo Uccello, Saint Georges et le dragon (1450-1455)

HIM : Quelle apparence avait les dragons au Moyen âge ?

JMP : Les dragons médiévaux, les « vrais » si j’ose dire, font partie d’un bestiaire fabuleux ou exotique très riche (licorne, animaux à trois têtes, etc.). La particularité physique des dragons est d’être composite. La Bible donnait déjà la liste des animaux purs et impurs – le livre du Lévitique en particulier). Or, une des raisons de ces interdits alimentaires réside dans l’hybridité de ces animaux (par exemple, les grenouilles qui vivent dans et hors de l’eau, les escargots qui sont à la fois mâles et femelles, etc.). Ainsi, jusqu’au Moyen Âge cette hybridité était-elle perçue comme répugnante et dangereuse. Les dragons volent comme des oiseaux, portent des écailles comme les poissons, ont une queue de mammifères. Ils apparaissent dans les airs, se cache au fond des forêts ou dans des grottes, se cachent dans les marais ou sur les berges des rivières qui serpentent. Ils sont ainsi au plus loin des valeurs d’harmonie et d’homogénéité, de continuité et de pureté donc, que valorise la culture médiévale, tant la culture folklorique ou officielle que la culture savante sacrée.
Les dragons sont toutefois des « créatures » paradoxales, car si elles ne sont pas anthropomorphes elles permettent toutefois de « penser » un trait anthropologique fondamental, le rôle de la femme, du corps fécond de la femme. La femme (la femelle) a cette extraordinaire propriété d’enfanter du même (une fille) comme de l’autre (un garçon). Cette faculté intrigue les humains, sur le plan cognitif pourrait-on dire : comment le même peut engendrer l’autre (relativement autre). Tout se passe comme si cette « bivalence » se trouvait incarner par l’ambivalence physique du dragon, cette familière étrangeté comme dirait S. Freud.

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Le dragon Smaug peint par J.R.R. Tolkien pour la première édition de Bilbo le Hobbit (1937)

HIM : En quoi les dragons qui peuplent la littérature, les jeux, la fantasy, sont-ils différents des dragons médiévaux ou anciens ?

JMP : Sans trop sortir de mon domaine de moindre incompétence, il me paraît que les dragons modernes et contemporains ont achevé leur parcours religieux (le diabolique) et politique (le totémique). Ils sont aptes à être investis par d’autres valeurs, d’autres usages aussi. Pas n’importe lesquels toutefois (ils ne jouent que rarement le rôle de doudou par exemple !). « Nos » dragons sont festifs (déguisements) ou ludiques (les jeux à dragons). Ils incarnent une fantaisie précisément, une facétie presque de la nature. Ils sont source de ce que les anthropologues appellent un « ensauvagement symbolique », un ensauvagement dans le symbolique, « pour s’amuser » ou « pas pour de vrai », un peu comme pour le Père Noël, autre ensauvagement cyclique et festif très contemporain. Pourquoi ces dragons de fiction peuvent-ils fort bien se ressourcer à des imaginaires médiévaux ? Une des raisons est que le Moyen Âge est pour nous [au moins depuis le romantisme] une époque de rêverie culturelle à la fois proche et lointaine… Une autre raison tient sans doute au fait que l’époque moderne voit se développer toujours plus l’empire de l’écrit. Or, l’emprise de l’écrit c’est – entre autres bien sûr ! – le règne sans partage de la ligne, la ligne droite, régulière, continue, homogène, presque abstraite sur laquelle je lis / vous lisez ce texte. La saturation au linéaire, au rectiligne, à l’alignement, bref à l’impératif omniprésent de la ligne droite (d’écriture et autres) menace ! Alors, c’est le courbe, l’arabesque, le tortueux, le sinueux, l’onduleux qui déploient alors leurs séductions serpentines… Et voilà notre dragon dans la cour de récréation/re-création…

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Gary Gygax, Frank Mentzer, Dungeons and Dragons, 1983. La dragon à jouer.

Propos recueillis par William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen Âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). Outre plusieurs articles dans des revues scientifiques, je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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