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« Ma recherche médiévale » : le château de Derval, en Loire-Atlantique

Cette semaine, nous présentons les travaux de recherches archéologiques menés par Malo Lemée, étudiant en Master 2, section Archéologie des Périodes historiques, à l’université Rennes 2. Ce dernier a bien voulu évoquer avec nous les apports récents de l’archéologie à l’étude de ce site, encore mal connu.

Le château de Derval se situe actuellement dans le département de la Loire-Atlantique, près de sa limite septentrionale avec la Bretagne et le département de l’Ille-et-Vilaine, à environ 1,5 km au Nord du bourg de la commune éponyme. Largement végétalisé, le site se présente de prime abord sous la forme d’un bosquet luxuriant, masquant à première vue les vestiges du site castral. Toutefois, de nombreuses structures archéologiques témoignent encore de l’imposant programme architectural et défensif, fortement détérioré de nos jours, matérialisant l’emprise d’un château de plan philippien. Implanté en zone plane, le site est ceint d’imposantes levées de terre, d’une dizaine de mètres de hauteur et de larges douves encore partiellement en eaux, alimentées par un étang aujourd’hui asséché. Au centre de ces ouvrages terrassés, la haute-cour est matérialisée par une plate-forme trapézoïdale, d’environ 50 m de côté, présentant les vestiges d’une enceinte quadrangulaire cantonnée d’au moins quatre tours d’angle, dont la tour maîtresse, qui présente de nombreux éléments architecturaux tels qu’une vis, une cheminée, des baies ainsi que des latrines remarquablement préservées. A l’avant de cette haute-cour, un ouvrage avancé quadrangulaire, d’une superficie à peu près équivalente à 25 m, présente les structures en négatif de maçonneries récupérées ainsi que de fossés. Le site ayant fait l’objet d’une exploitation comme carrière jusqu’au milieu du siècle dernier, de nombreux éléments liés au bâti ont fatalement fait l’objet de récupérations.

Tour maîtresse du château – Vue de drone Cliché : Bastien Cimier

L’objectif des présentes recherches, effectuées dans le cadre d’un mémoire entrepris depuis 2015 sous la direction de Pierre-Yves Laffont (université Rennes 2 / UMR 6566 CReAAH) et de Jocelyn Martineau (DRAC / SRA Pays de la Loire), consiste donc principalement en la réalisation d’une première étude archéologique  de ce château breton situé en pays des marches de Bretagne, n’ayant jusqu’à présent été étudié par les érudits et historiens que de façon trop ancienne et ponctuelle, sans recours à une véritable méthodologie archéologique et à un protocole scientifique suffisamment rigoureux. Plus largement, ces recherches se placent également dans une dynamique d’étude des châteaux et sites fortifiés dans l’Ouest de la France et particulièrement le plan philippien dans le duché de Bretagne. Pour ce faire, suite à la reprise de la documentation existante traitant du château, largement lacunaire, ainsi qu’à des observations ponctuelles, une première opération archéologique de prospection thématique et d’étude du bâti vient d’être menée, en février 2017, afin d’évaluer le potentiel archéologique du château de Derval. Dans l’attente du rendu du rapport final d’opération (LEMEE M., rapport final d’opération à paraître, 2017), nous nous proposons de dresser d’ores et déjà un état des lieux de la question, en présentant d’une part le site dans son contexte historique, d’autre part les premiers éléments issus de nos recherches.

Les seigneurs de Derval.

Les premières mentions des seigneurs de Derval remontent au Moyen Âge central. Cependant, en raison de l’état de la documentation pour ces périodes, il n’est guère aisé de retracer précisément leur généalogie et leur parcours avant le XIIe, voire le XIIIe siècle. C’est dans l’entourage des ducs de Bretagne, successeurs de Pierre de Dreux, que les seigneurs de Derval, issus des couches moyennes de l’aristocratie bretonne, connaissent une ascension remarquable au sein de la noblesse du duché et d’un réseau de lignages gravitant autour de la couronne ducale. Toutefois, la branche aînée des seigneurs de Derval disparaît entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle ; dès lors, la seigneurie reviendra, au gré d’héritages et de mariages, à plusieurs lignages parmi les plus puissants du duché, des Rougé jusqu’aux Malestroit, puis aux Laval, avant de passer à des princes de France tels que les Montmorency et Condé à partir du XVIe siècle. Fait intéressant, on note la pérennité symbolique du nom de Derval, à défaut de perpétuation physique par les héritiers, en raison de son ancienneté et de ses rapports privilégiés avec la maison ducale : en 1332, le duc Jean III autorise Jean, seigneur de Derval et de Rougé, à écarteler ses armes de deux quartiers d’hermines – toutefois, dès Dom Morice, d’autres documents sont reconnus comme étant des faux.  En 1341, la guerre de Succession de Bretagne, sur fond de conflits entre la France et l’Angleterre, verra les seigneurs de Derval, soutenant le parti des Blois-Penthièvre, jetés au cœur des événements ébranlant le duché. Plusieurs membres du lignage meurent en effet durant la bataille de la Roche-Derrien et, en 1363, Jean IV va jusqu’à spolier les possessions des seigneurs de Derval et de Rougé ; le château de Derval revient ainsi au capitaine anglais Robert Knolles, allié des Montfort, qu’il conservera jusqu’au second traité de Guérande. C’est durant cette période que le château sera assiégé, en 1373, par Bertrand Du Guesclin, Olivier de Clisson et le duc d’Anjou, sans que ces derniers arrivent pour autant à prendre la place défendue par l’Anglais refusant de se rendre, en dépit de l’échange d’otages, finalement décapités du côté des assiégés comme des assiégeants. Ce célèbre événement a fait l’objet d’une remarquable enluminure, réalisée par Pierre Le Baud au XVe siècle, autour de laquelle subsiste encore un débat… Suite à la guerre de Succession, les possesseurs de la seigneurie de Derval gravitent au sein de la plus haute aristocratie du duché, autour des ducs de Montfort. On retiendra particulièrement la figure de Jean de Malestroit, qui prendra le nom et les armes de Derval dont il hérite de sa mère. C’est sous ce grand mécène et bibliophile que Derval sera érigée au rang de baronnie par le duc Pierre II, en 1451.

Pierre Le Baud, miniature du siège de Derval, milieu XVe siècle

Pour la période courant grosso modo de l’arrivée de Pierre Mauclerc en Bretagne au rattachement du duché au domaine royal, il nous a donc été possible de suivre le parcours des seigneurs de Derval et d’en proposer une nouvelle généalogie, depuis les premières mentions datant du Moyen Âge central, jusqu’au passage aux Montmorency au début de l’époque moderne. Un travail purement historique pourrait également être réalisé, pour les périodes postérieures, en lien avec des travaux déjà réalisés. En effet, au vu de notre problématique et de nos objectifs scientifiques, nous avons fait le choix de nous concentrer dans un premier temps sur cette période XIIIe – XVIe, en lien avec le phasage supposé de la chronologie du château, jusqu’aux guerres de la Ligue, période à laquelle l’édifice semble largement détruit, du moins démantelé ou démilitarisé, vraisemblablement entre 1593 et 1594.

Le château de Derval : un édifice méconnu au potentiel archéologique prometteur.

Si le lignage et la seigneurie de Derval ont d’ores et déjà fait l’objet de travaux d’historiens et ont été repris lors de notre première année de recherches, en se basant sur un corpus documentaire relativement précis et abondant, il n’en va hélas pas de même pour le château. En effet, l’édifice n’a jusqu’à aujourd’hui fait l’objet que de descriptions écrites relativement sommaires, depuis l’époque moderne, sans qu’aucune source médiévale ne nous renseigne sur d’éventuels états antérieurs à son plan actuel – on peut s’interroger sur l’existence d’une première résidence, telle qu’une motte, in situ ou à proximité – ou encore différentes campagnes de construction ou reprises. Seule, la fameuse enluminure du XVe siècle illustrant le siège de 1373 nous est parvenue. Toutefois, cette remarquable représentation iconographique fait encore l’objet d’un débat quant à l’identification du château représenté. En effet, plusieurs auteurs ont affirmé que l’édifice serait en réalité le château de Châteaugiron (Ille-et-Vilaine), appartenant lui aussi au seigneur de Derval au XVe siècle… Or, ces analyses se basant exclusivement sur l’enluminure, en l’absence de données archéologiques concernant le site du château de Derval, appellent à la prudence quant aux conclusions tirées. De même, la question des destructions et des phases d’abandon du château demeure à préciser, concernant notamment la période des guerres de la Ligue et la prise du château par le duc de Mercœur puis les troupes de Henri IV, ou encore une mention d’utilisation de la place comme prison, en 1625. L’élaboration du phasage chronologique de la « vie » du château doit donc impérativement être effectuée, allant de pair avec la restitution de son aspect et des transformations dont il a pu faire l’objet au cours des siècles.

Tour maîtresse de Derval. Cliché Malo Lemée.

Face à une documentation très lacunaire, l’approche archéologique semble donc la plus à même de renouveler les connaissances sur un site encore largement méconnu. Il s’agit donc, dans le cadre de ces recherches de master, d’initier la (re)découverte du château de Derval, en se basant sur un protocole et une méthodologie répondant aux normes scientifiques actuelles, n’ayant pour l’heure jamais été mis en œuvre sur ce site. De plus, les aléas de l’histoire du château associés aux  différents facteurs taphonomiques, au long manque d’entretien ainsi qu’à l’état actuel des derniers vestiges archéologiques encore présents sur ce site inscrit à l’Inventaire des Monuments Historiques rendent urgente l’étude archéologique et plaident en faveur d’une reprise du dossier concernant sa protection. D’un point de vue archéologique, il s’agit donc dans un premier temps d’évaluer le potentiel du site, sans pour autant engager une démarche destructive irréversible telle que la fouille, en en délimitant l’emprise et en identifiant et caractérisant au maximum les différents aménagements et structures, notamment liées au programme architectural et défensif, afin d’en établir le premier plan basé sur des données de terrain les plus fiables possible.

Etude archéologique : premiers éléments et perspectives de recherche.

C’est dans cette perspective de renouvellement des connaissances par le biais de l’archéologique qu’a été menée, en février 2017, une première opération de prospection thématique et d’étude du bâti, avec l’autorisation et le concours de la Direction Régionale des Affaires Culturelles et du Service Régional de l’Archéologie des Pays de la Loire. Suite à plusieurs campagnes de dévégétalisation et au géoréférencement préalable, cette opération a consisté en trois grands axes d’intervention, à savoir un relevé microtopographique du site, élargi à ses alentours immédiats, un nettoyage superficiel d’éléments bâtis, ainsi qu’un relevé photogrammétrique de la tour maîtresse demeurant en élévation. Objectif fondamental de ces recherches, le relevé microtopographique, réalisé au moyen de deux tachéomètres travaillant simultanément, a d’ores et déjà permis d’appréhender une emprise plus vaste du site, matérialisée par plusieurs ouvrages de levées de terre ceignant le site en enceintes concentriques. L’analyse du modèle numérique de terrain devrait également permettre de mieux caractériser les structures bâties afin de préciser le plan ; des questions telles que l’accès au site, notamment entre haute-cour et ouvrage avancé, ou encore le fonctionnement du réseau hydraulique mettant en eaux les douves, devraient ainsi être précisées. Plusieurs éléments bâtis ont également été étudiés, dont certains inédits. Ont ainsi pu être partiellement relevés un bâtiment rectangulaire accolé à l’une des tours d’angle et à l’une des courtines de la haute-cour, présentant encore une élévation importante, ou encore la base d’un ouvrage, matérialisée par un départ de parement ainsi qu’un blocage, se développant sur une escarpe à distance médiane entre deux tours d’angle et adossé à la courtine. Dans l’attente d’une étude fine du bâti, associé à l’étude du MNT, il est déjà évident que ces éléments contribueront à une meilleure compréhension du plan d’ensemble et des relations entre les différentes unités architecturales. Cette étude du bâti sera également largement complétée par le relevé photogrammétrique de la tour maîtresse, dite « Saint-Clair », présentant encore une élévation d’environ 24 mètres. Ce relevé, réalisé au moyen de prises de vues au sol, appuyées par une couverture réalisée par deux drones pour les parties hautes, permettra une meilleure lecture du bâti grâce à l’exploitation d’un modèle 3D de la tour ; cet outil pourra également servir à mieux juger de l’état de dégradation et d’instabilité de cet édifice fondamental à la compréhension du programme architectural.

Aperçu MNT en cours de traitement © Malo Lemée

Ces premiers éléments témoignent donc d’un potentiel archéologique certain, qui devrait être corroboré par l’analyse approfondie des données archéologiques recueillies durant cette première opération, tant concernant l’implantation globale du site que l’élaboration de son plan d’ensemble. Cette première étude archéologique, associée à la reprise systématique des données historiques, permettra donc de proposer de nouveaux éléments concernant l’étude de ce château, encore proche de son état médiéval, tout en apportant un nouveau cas d’étude à la castellologie dans l’Ouest de la France.

Malo Lemée

Pour contacter l’auteur de cet article :
malo.lemee@hotmail.fr
https://univ-rennes2.academia.edu/MaloLem%C3%A9e

Visuel à la une de cet article :
Tour maîtresse du château de Derval. Prise de vue par drone.
Cliché : Bastien Simier

Cliché : Malo Lemée

À propos de Frédéric Wittner

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2 commentaires

  1. Bravo pour l article Et bonne poursuite de mémoire !

  2. Ca fait du bien de voir que des jeunes s’intéressent à notre si merveilleux patrimoine ! merci !

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