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Mille ans d’écriture dans l’Oise

Archives départementales de l’Oise – Exposition du 16 septembre 2011 au 27 avril 2012.

Cet article a été rédigé à partir de l’ouvrage « Scripturae. Trésors médiévaux des Archives de l’Oise », dirigé par Bruno Ricard, et édité par Somogy en partenariat avec les Archives départementales de l’Oise.
Clichés et article : F. Wittner

Les Archives départementales de l’Oise proposent jusqu’à fin avril 2012 une exposition gratuite de grande qualité qui met en lumière l’écriture et ses supports à l’époque médiévale. Des documents exceptionnels y sont présentés et il aurait été dommage de ne pas donner la voix à cet événement.

Charte d’Hugues de Dammartin fondant le prieuré de Saint-Leu d’Esserent, 1081. – AD Oise, H 2431. Par cette charte à l’écriture élégante, Hugues de Dammartin remet à l’évêque de Beauvais, dont il tenait ces biens, l’église d’Esserent et sa dîme, afin qu’il les donne à l’abbaye de Cluny et y établisse un prieuré clunisien. Désirant que le nombre de moines soit élevé, il leur donne tout ce qu’il possédait à Esserent : terres, prés, vignes, serfs, justice, coutumes, rivières, et fiefs de vassaux.

L’écrit médiéval est très diversifié. Textes historiques (histoires, chroniques, annales), récits liturgiques ou hagiographiques, romans, et bien sûr écrits juridiques, comme les chartes. Autant de documents différents que le Moyen Âge a légués aux archives départementales de l’Oise, quelques centaines de mètres (en linéaire) de documents médiévaux y étant conservés. Des milliers de documents, dont les plus exceptionnels sont ici présentés de manière assez ludique. Cette richesse, conséquence de la centralisation croissante des fonds d’archives après la Révolution, a prévalu à la destruction de certains documents il est vrai, notamment des actes seigneuriaux. Quoi qu’il en soit, les Archives regroupent aujourd’hui des textes venus de toute la région, et d’ailleurs. Beauvais, Clermont, Crépy, Noyon, Senlis… Documents de toute sorte, issus des chapitres cathédraux, des abbayes, du notariat, de la juridiction civile, etc.

Les chartes

Le plus ancien d’entre eux ? Une charte signée de l’évêque de Senlis, datée de 983, soit quelques années avant l’accession au trône d’Hugues Capet… Les chartes ( le terme précis ne devrait s’appliquer qu’aux documents antérieurs au XIIIe siècle)  sont les documents les plus représentés. Ces diplômes délivrés par une autorité laïque ou religieuse sont de natures et de formes très diverses. Lettres patentes, bulles papales, ils évoquent souvent des donations en terre ou en argent, la concession de rentes, de domaines, ou au contraire des renoncements faits par un particulier ou une communauté.

Si dans les temps plus anciens (Xe-XIe siècles) les chancelleries n’émettaient que deux types d’actes (solennels ou non solennels), la nomenclature s’est considérablement complexifiée avec les siècles ! Au XIIe siècle, on trouve des diplômes, des lettres patentes, des lettres closes (envoyées fermées et contenant des renseignements confidentiels), aux XIVe-XVe siècles les lettres patentes sont elles-mêmes assez variées (grandes lettres patentes, petites lettres patentes…), et d’autres actes prolifèrent issus des chancelleries royales : mandements, lettres missives, lettres de sceau plaqué… Cette diversité est le pendant du développement croissant de l’administration seigneuriale puis royale, qui étend se mainmise de plus en plus loin. L’écrit prend la valeur du droit et connaît un essor sans précédent.

En tout cas, si ces actes sont multiples, l’exposition nous rappelle qu’ils sont dans leur organisation formelle assez stéréotypés. Rédigés de manière simple, intelligible au plus grand nombre (de lettrés…), leur structure est normalisée : figurent d’abord en tête des documents le patronage divin (invocation), puis le nom de l’auteur (suscription), celui du destinataire, le salut, etc. Tous les actes répondent à une mécanique précise. Il convient de se faire identifier dûment et de signer les chartes et autres documents officiels afin de les authentifier. On pourra admirer les plus beaux monogrammes royaux inscrits sur des chartes, comme celui de Robert II le Pieux sur un diplôme de 1017, ou celui de Louis VI le Gros sur un cartulaire de 1126. Les monogrammes offrent un témoignage essentiel de la « trace » laissée par des souverains à une époque pour laquelle nous n’avons pas gardé de documents : ils ont parfois été reproduits à l’identique sur des copies postérieures.

On peut enfin accompagner un document de son sceau pour l’authentifier. C’est le moyen le plus usité. Des sceaux exceptionnels, comme celui en cire verte (couleur royale pour les sceaux à partir du XIIe siècle) représentant Philippe IV le Bel en majesté, sont à admirer durant l’exposition. Ce sont parfois de véritables œuvres d’art, de formes et de dimensions variées (rond ou « en navette). De plus en plus répandus, ils sont d’abord l’apanage des souverains et des communautés les plus prestigieuses (abbayes, évêques…) avant de se diffuser à tous (jusqu’aux bourgeois, aux villes ou aux artisans).

Aperçu d’une charte de l’archevêque de Reims Raoul, pour l’évêque de Beauvais Pierre Ier de Dammartin. On relève dans cette image l’exceptionnelle calligraphie, agrémentée d’entrelacs, de vrilles et de boucles.

Écrire : une pratique diversifiée en France du nord

Astesanus de Ast, Summa de casibus conscientiae, Paris, XIVe siècle. Copie de la Somme des cas de conscience, traité de droits canonique composé en 1317. On peut admirer la finesse de la décoration peinte.

Après l’usage jusqu’au IXe siècle de l’écriture onciale, héritière de l’écriture capitale romaine, apparaissent au fil des siècles différentes formes d’écriture dont on aura un bel aperçu aux Archives départementales : écritures « précarolines » mérovingiennes, aux lignes plus verticales et irrégulières, puis écriture caroline (ou carolingienne) qui triomphe sous le règne de Charlemagne et de ses successeurs, avec l’effort de restauration du latin classique et d’unification de la liturgie à une échelle quasi européenne. On doit cependant distinguer une caroline livresque (utilisée dans les chroniques, etc.) d’une caroline diplomatique, plus ornée, qui rehausse l’aspect des documents officiels dans une époque où l’autorité impériale cherche à s’imposer à tous les niveaux (la « renovatio imperii). Cette écriture, plus agréable à l’œil, permet l’assouvissement de la soif de connaissance et de diffusion du savoir par les scriptoria monastiques.

Cette écriture se développe dans l’Oise du IXeau XIe siècle, avant d’être supplantée par l’écriture dite « gothique » (dont le tracé est plus « brisé », plus vertical), qui a vu le jour plus à l’ouest, dans le domaine anglo-normand.

Enfin, c’est l’essor, à partir du XIIIe siècle, d’une écriture cursive, plus rapide, plus pratique, dans un contexte d’expansion démographique, de croissance économique et de diffusion du savoir grâce aux universités (à Paris avec la Sorbonne notamment). Dans un tel contexte, il devient « urgent » et pratique de recopier des documents et de prendre des notes, de faire de plus en plus d’abréviations pour gagner du parchemin (support coûteux), des contraintes de temps qui étaient plus étrangères aux copistes des monastères…

Quid des langues utilisées dans les textes ? Nous découvrons durant l’exposition que trois langues étaient utilisées, elles ont même coexisté : le latin, l’ancien français (ou francien) et l’ancien picard. Rappelons que le plus ancien texte connu en langue romane sont les Serments de Strasbourg, en 842, prononcés et copiés du côté de Charles le Chauve en langue « romane » et par Louis le Germanique en ancien germanique, le tudesque. Le plus ancien document en langue romane conservé aux archives date de 1241. Tous ceux qui sont antérieurs sont rédigés en latin, mais pas dans un latin « classique ». En effet, le latin Moyen Âge a connu des évolutions phonétiques et grammaticales, largement tributaires de langue parlée. Tour à tour dégradé, restauré, le latin se décline… en variations quasi régionales.

Quant à l’ancien picard, il offre des sonorités identifiables dans des documents présentés aux visiteurs. Comme cet acte de vente d’une forêt en 1276 par le seigneur Guy de Porquéricourt à l’abbaye d’Ourscamps :

« Je Wis de Porkerincort, chevaliers, fas savoir a tous chiaus qui ches lettres verront que, comme je fusse carchiés de grans detes et forche me couvenist faire pourveanche par coi je me peusse acuitier du voiage d’outremer »

Alors, ancien français ou régionalisme patent en cette fin de XIIIe siècle ?

Charte scellée de Guy de Porquéricourt en ancien picard, mars 1276 – Archives de l’abbaye d’Ourscamps.

 

Du papyrus au papier, en passant par le parchemin

La plupart des documents présentés sont en parchemin (peau d’animal). Le papyrus, encore utilisé par la curie pontificale jusqu’au XIe siècle, a disparu bien plus tôt en Occident, très sensible à l’humidité de nos contrées et dont l’approvisionnement était plus difficile.

En tout cas, le parchemin reste très cher. Sa qualité varie selon les moyens de l’auteur et des commanditaires (ou destinataires) des documents.  Certains manuscrits sont faits d’un parchemin médiocre, parfois déchiré, parfois réutilisé (ce sont des palimpsestes). Si pour les livres (codices) on écrit recto verso, les chartes ne sont inscrites que sur leur face la plus blanche, la plus propre.

Quant au papier, il n’arrive en Occident qu’à partir du XIVe siècle, alors qu’il était utilisé en Espagne ou en Sicile par les Arabes dès le Xe siècle ! Le matériau reste fragile et peu adapté à la pratique notariale et administrative française (avec des documents scellés, décorés, etc.).

N’oublions pas enfin les tablettes de cire, couramment utilisées, mais dont peu ont subsisté. Vous pourrez en admirer des exemplaires durant l’exposition, la vue de cette tablette noire gravée d’une écriture cursive est d’ailleurs assez singulière. On y gravait des informations d’un stylet de métal pointu d’un côté, plat de l’autre… pour faire office de gomme !

Sceau du roi Philippe IV le Bel, placé sur un acte de juillet 1304 – AD Oise, H 718. Le roi de France Philippe IV concède à Jean de Chambly, par cet acte, le droit de disposer de 28 arpents de bois situés près de Neuilly-en-Thelle. Le grand sceau de majesté (le roi est assis sur son trône) est particulièrement spectaculaire. Le vert symbolise la valeur perpétuelle de l’acte.

 

 On a plaisir, durant l’exposition, à voir, mais aussi à toucher, des échantillons de parchemin ou des restitutions de sceaux étant mis à disposition. A l’heure où l’écrit numérique devient immatériel, on se rappellera des sensations, l’importance des matériaux, les efforts que représentaient la simple copie d’un document, à l’époque où la fabrication de quelques feuilles de parchemins était un travail de (très) longue haleine (car en lien avec l’élevage), où les encres devaient être préparées à base de pigments végétaux et de minerais, et où les copistes étaient afférés à des pupitres… dans des conditions parfois précaires. Pour mettre en page des trésors, comme l’indique l’intitulé de l’exposition, restés intacts jusqu’à nos jours.

 Pour en savoir plus

N’hésitez pas à faire le déplacement, car il en vaut la peine. Sinon, vous pouvez faire l’acquisition du livre :

Scripturae. Trésors médiévaux des Archives de l’Oise, Bruno Ricard (dir.), introduction d’Olivier Guyotjeannin, Somogy éditions d’art, septembre 2011, 15 €.

 

 

 

Tablette de cire de la ville de Senlis, 1319-1320 (AD Oise, EDT1/CC46/2) Cette tablette est un document exceptionnel, issu d’un ensemble de 13 tablettes dont 12 sont conservées aux Archives de l’Oise. Elles étaient utilisées comme support pour la prise de note, comme brouillons pour des actes ensuite recopiés sur parchemin. Elles ont été largement utilisées jusqu’au XIVe siècle, progressivement remplacées ensuite par du papier.

 

Charte de Louis, comte de Blois et de Clermont, 1202 (AD Oise, H 4506) Louis, comte de Blois et de Clermont, approuve la donation de trois bois à l’abbaye de Froidmont par un de ses vassaux. On voit ici un sceau de type équestre. Le comte, quant à lui, mourra à la croisade…

 

Les Coutumes de Beauvaisis, de Philippe de Beaumanoir, œuvre datée de 1283, manuscrit du XVe siècle, Fonds de la bibliothèque du tribunal de Beauvais, français, 353 folios en papier, reliure en parchemin. L’ouvrage de Philippe de Beaumanoir est capital pour la connaissance du droit coutumier français de la seconde moitié du XIIe siècle. Le manuscrit original n’a pas subsisté.

À propos de Frédéric Wittner

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