Accueil / Articles / Des plantes et des hommes

Des plantes et des hommes

DES PLANTES ET DES HOMMES : NATURE ET IMAGINAIRE MÉDIÉVAL

Un thème d’ornement très diffusé au Moyen âge est celui de l’arbre parlant, c’est-à-dire une plante caractérisée par des fleurs en semblance de tête ou de torse entier, animaux ou humains.

Le motif de l’arbre ou de la plante anthropomorphe, était connu depuis l’Âge classique: on le rencontre à Spalato et aussi dans la Villa Adriana de Tivoli. L’origine de ce thème est sans doute oriental : on le trouve habituellement sur les tissus ou figuré dans les manuscrits coptes, par exemple.

Le sarcophage de l’évêque Théodore (Basilique Saint-Apollinaire de Classe) porte des motifs, des paons , des pigeons, des croix ou des monogrammes du Christ, mais aussi d’étonnants motifs végétaux… Regardez au centre de l’image.

Dans le Moyen âge occidental, on le retrouve dans la sculpture lombarde, en passant par les manuscrits du Mont-Cassin et ceux de Winchester, jusque dans l’architecture gothique : les motifs ne sont pas rares sur les façades de Saint-Denis, de Chartres, et encore de Notre-Dame de Paris. La pleine floraison du thème se retrouve dans les manuscrits tardifs du XIIIe et du XIVe siècle, comme dans le Psautier de Saint-Louis ou le Lapidaire d’Alphonse X Le Sage. Le thème se transforme très rapidement, il s’adapte aux exigences iconographiques de l’Occident chrétien : c’est ainsi que l’arbre parlant devient l’Arbre de Jessé, motif très présent dans l’art chrétien entre le XIe et le XVe siècle. Il représente une schématisation végétale de l’arbre généalogique du Christ. Mais sur ses branches, il n’y a pas d’oiseaux ou de créatures fantastiques, mais bien les aïeux de Jésus, qui descendent de Jessé, jusqu’au Roi David, et ainsi de suite.

Détail du portail de la cathédrale de Chartres : ornements végétaux à figures humaines.

Jurgis Baltrušaitis, dans son ouvrage, Le Moyen Age fantastique (1955), a mis en évidence l’origine légendaire de ce thème en faisant référence aux contes arabes diffusés à partir de VIII siècle, qui narrent des histoires liées à des arbres qui produiraient des êtres vivants. Selon un de ces contes, (Livres des Merveilles de l’Inde, Xe siècle) un arbre prodigieux, qui pousserait dans une île très lointaine, aurait des fruits dont les têtes seraient ni plus ni moins que les fils d’Adam ! De plus, à l’aube et au coucher du soleil, l’arbre crierait “wak wak!” et il chanterait des hymnes au Créateur. Selon un géographe anonyme d’Almeria qui écrit au XIIe siècle, ces plantes miraculeuses croissent dans l’île WakWak, qui se situerait en mer de Chine.

Une représentation de l’arbre « Wak Wak », enluminure tirée du Livre des Curiosités, manuscrit égyptien du XIe siècle.

Au XIIIe siècle, la fable se diffuse grâce à la Cosmographie d’al-Qazwīnī et finit par être associée à l’épopée d’Alexandre le Grand : les arbres du Soleil et de la Lune accueillant le souverain aux portes de l’Inde, venant lui prédire sa conquête du monde et sa mort en Babylonie.

L’Orient, au Moyen Âge, est une terre riche d’une multitude de plantes, mêlées ou confondues avec la faune. Les grenades (ou pommes grenades) produiraient des oiseaux aux couleurs flamboyantes ; les branches de certains arbres, une fois détachées, évoquent souvent un serpent. Le mythe des propriétés magiques de la mandragore est également probablement oriental (le nom a une origine perse : mehregiah).

Toutes ces légendes ont été connues en Europe à travers les textes arabes ou juifs mais aussi grâce aux récits des voyageurs occidentaux. Odoric de Pordenone (1331), une fois arrivé au Malabar (en Inde) décrit un arbre que produirait des hommes et des femmes au lieu de fruits, et une plante qui produirait dans ses fruits un mouton, afin de générer en même temps de la viande et des fruits… Une miniature du Livre des Merveilles, donné par Jean Sans Peur au duc de Berry dans le 1413, illustre une scène des récits du voyageur Jean de Mandeville : trois hommes (probablement des voyageurs occidentaux) avec une branche chargée de fruits ornithomorphes, font face à deux orientaux, lesquels leur offrent un fruit de la fameuse plante-mouton.

Enluminure tirée du Livre des Merveilles de Jean de Mandeville : à gauche, les Occidentaux échangent une plante aux fruits ornithomorphes, contre la « plante-mouton » offerte par les autochtones.

Evidemment toutes ces histoires sont les produits d’une imagination débordante par laquelle, comme écrit Schlosser, « le monde des phénomènes, selon notre façon de le concevoir, se mue en rêverie ». Toutefois, on peut se demander s’il n’y a pas un fond de vérité dans ces légendes, car même si l’homme médiéval n’était pas intéressé par l’observation empirique du monde naturel, considéré pure apparence ou mensonge par rapport à une autre niveau de réalité plus élevée, est aussi vrai que la fantasmagorie pouvait se développer à partir du sensible. La présence du thème des arbres que produisent des hommes et des animaux ne peut pas être réduit simplement à une production imaginaire : il faut une racine commune qui se retrouve dans la réalité. En effet, il existe dans la nature de nombreuses plantes avec des fleurs, graines ou fruits qui peuvent rappeler les formes d’êtres vivants. La distribution géographique de ces plantes est cohérente avec l’origine orientale des légendes citées plus haut : elles se trouvent dans l’hémisphère septentrional, en passant par la Méditerranée, l’Orient, jusqu’en Asie sud-orientale. En voici quelques exemples.

L’orchidée singe (Dracula simia) est une espèce particulière d’orchidée avec une corolle connectée aux pistils et une coloration des pétales très particulière, qui donne à la fleur sa forme d’une singulière gueule de petit singe. Cette fleur est tellement rare que très peu d’individus ont eu la chance de pouvoir l’admirer. Elle pousse dans les forêts pluviales, soit en Amérique Latine, soit en Asie sud-orientale.
L’orchidée héron (Habenaria radiata) est sans doute une des espèces les plus attrayantes du monde, grâce à ses fleurs qui ressemblent à un héron. Cette fleur proviennent du Japon, de la Péninsule Coréenne et de la Chine orientale.

Dracula Simia.
Habenaria Radiata

Ensuite, on peut citer la fleur Impatiens Bequaertii, connue aussi comme “la fille qui danse” à cause de l’aspect de ses fleurs que rappellent le corps féminin. Cette fleur fait partie d’une famille de plantes très variée, qui poussent dans l’hémisphère septentrional et dans les zones tropicales.
La muscarie (Ophrys insectifera) est une espèce d’orchidée présente en Europe : ses fleurs rappellent des insectes ou des petites figures anthropomorphes.

Ophrys insectifera
Impatiens Bequaertii

L’orchidée italique est connue vulgairement comme “l’homme nu” à cause de sa fleur qui ressemble à une petite figure humaine. Cette orchidée se trouve dans les pays méditerranéens, d’Afrique du Nord au Moyen Orient.

Orchis italica
Antirrhinum majus : n’est-elle pas inquiétante ?

La bouche du lion commune (Antirrhinum majus) se retrouve au Portugal, au Maroc, mais aussi en Turquie et en Syrie. C’est peut-être la plante anthropomorphe la plus intéressante, car une fois que sa fleur sèche, il reste une sorte de capsule à trois trous (à travers lesquels sortent ses graines) qui rappelle le visage humain, ou plutôt un crâne humain… Son nom “antirrhium” est d’ailleurs traduisible du grec comme “similaire au nez”.

Le monde de la nature offre depuis toujours un répertoire de formes qui stimule l’imaginaire des hommes. Les anciens grecs, observant les crânes des éléphants morts, rêvaient de l’existence de terribles cyclopes. Egalement, et encore aujourd’hui, les acquisitions scientifiques n’empêchent pas d’imaginer et de donner une certaine signification au monde. Malgré une bonne connaissance de la forme des espèces végétales et des fonctions de ses différentes parties, nous continuerons à distinguer des hommes, des singes ou des oiseaux…

Article : Roberto Del Monte
Traduit par Stéphanie Bouille

Pour en savoir plus :

A. Sakisian, La miniature persane du XIIe au XVIIe siècle, Paris 1929, pp. 58-59.
Ph. Ackerman, The talking tree, “Bulletin of the American Institute for Persian Art and Archaeology”, 4, 1935, pp. 67-72.
J. Baltrušaitis, Le Moyen Age fantastique. Antiquités et Exotisme dans l’Art Gothique, Paris 1955, pp. 106-132.

À propos de Frédéric Wittner

À découvrir

Les remparts et les portes de Provins au Moyen âge

L’été arrive à grands pas, et avec lui, la saison des fêtes médiévales qui va …

3 commentaires

  1. Bonjour,

    Il me semble qu’une erreur s’est glissée dans votre article. La première image n’est pas le sarcophage de l’archevêque Théodore conservé à Saint-Apollinaire-in-Classe de Ravenne daté de la fin du VIIe siècle mais le sarcophage dit de l’abbesse Theodota conservé dans l’oratoire Saint-Michel du monastère de la Pusterla à Pavie et daté du début du VIIIe siècle.

    Cordialement,

    R. Demès

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money