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Robert Bruce au cinéma. Du héros au héraut de l’indépendance écossaise

Sur les écrans on peut voir en ce moment un film Netflix sur Robert Bruce (1274-1329). Si le médiévalisme s’est souvent appuyé sur le cinéma, force est de constater que ce dernier a changé de vecteur. Le titre, aussi accessible aux heureux abonnés, est une caisse de résonance pour la chaîne. La sortie sur les grands écrans doit convaincre ceux qui douteraient encore du savoir-faire de Netflix. Le budget est conséquent avec près de 120 millions de dollars. Le tournage en extérieur (le travail photo est remarquable), un casting de choix avec notamment Chris Pine vu dans un reboot Star Trek et le réalisme des batailles hissent la production au niveau du blockbuster Braveheart de Mel Gibson.

« Une suite à Braveheart » ?

De fait, Le Roi hors-la-loi peut se lire comme une suite de Braveheart. La présence de James Cosmo, qui y jouait un des compagnons de William Wallace, bien connu des amateurs de Game of Thrones, dont nous avons parlé notamment ici, conforte cette impression d’une continuité. Mais celle-ci se lit surtout dans l’histoire mise en scène. Le film commence (presque) au moment où Braveheart se termine. C’est à dire à la fin de la rébellion de Wallace, dont on voit à un moment un des morceaux du corps, que le roi anglais Edouard Ier avait fait exhiber dans plusieurs villes du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse après son exécution en août 1305. De même, la filiation se retrouve dans le parcours de Robert Bruce. C’est la vision de ce morceau qui fonde la décision de Bruce d’entrer en rébellion contre la couronne anglaise. Force est de constater que l’ambiguité du personnage, bien dépeinte dans le film de Mel Gibson, est ici évacuée. Car Bruce a servi un temps les intérêts de la monarchie anglaise, en participant même à la lutte contre un précédent rebelle écossais, pour asseoir ses prétentions sur la couronne d’Ecosse.

Robert Bruce, un roi indépendantiste ?

Les jeunes générations qui verront ce film sur leurs smartphones, tablettes ou ordinateurs, seront convaincues que Robert Bruce était un nationaliste écossais, partisan résolu de l’indépendance. Sa lutte apparaît en outre doublement légitime. D’abord parce qu’elle combat des Anglais très très méchants et d’autre part, parce que Robert Bruce est un roi « national ». Bruce est en effet couronné roi à Scone en mars 1306, soutenue par une fraction de la noblesse et par une partie du clergé écossais. Mais s’il n’est pas un souverain sans couronne, il ne dispose pas des regalia (insignes royaux) confisqués par Edouard Ier et gardés à Londres. Cette légitimité est d’ailleurs le souci majeur de Bruce. La noblesse est divisée, entre les pro-Anglais, les attentistes, les adversaires (la structure clanique de l’Ecosse est clairement perçue comme un obstacle à l’unité nationale) et les soutiens. Le peuple joue un rôle mineur. La scène du couronnement le montre d’ailleurs au pied du souverain, filmé en plongée, dans une vision descendante qui ne correspond guère à l’image imprimée au personnage par le film. Dépeint comme un homme courtois, soucieux du sang de ses hommes, attentif aux souffrances de son peuple, père aimant et mari fidèle, Bruce est représenté en leader charismatique, héros et héraut de l’indépendance d’une Ecosse mythifiée en carte postale.

Un Moyen Âge de chair et de sang

Les amateurs de batailles médiévales ne seront pas déçus. Les scènes de combat, dans un film de plus de deux heures, sont nombreuses. L’inflexion gore, désormais typique des productions sur le Moyen Âge, comme dans Sword of Vengeance évoqué ici, est manifeste. Le film épouse l’histoire de Robert Bruce avec quelques raccourcis. Pour résumer, l’armée écossaise est écrasée par les Anglais (qui les lâches attaquent de nuit), les partisans de Bruce sont chassés et mis à mort, plusieurs de ses frères sont exécutés avec un sens de la mise en scène destinée à frapper les esprits. Bruce se réfugie sur une île et décide ensuite de mener une guérilla contre les troupes anglaises. Cette tactique a été réellement suivie par le leader écossais après la mort d’Edouard Ier et non sous le règne de celui-ci. Notons aussi que si le fils du souverain anglais est présenté comme un être lâche, brutal, qui tente de marcher sur les traces de son père, le film ne fait aucune allusion à son éventuelle homosexualité, largement évoquée dans l’historiographie, Braveheart, ou dans la série The Bastard Executioner.

Le climax du film se situe à la bataille de Loudon Hill en mai 1307. Face aux 3 000 chevaliers anglais, les Ecossais alignent à peine 500 personnes. Ce rapport de force disproportionné est renforcé par la puissance de frappe de la cavalerie lourde, équivalent du « char d’assaut ». Or, Bruce en disposant des pieux dans des fossés creusés avant l’affrontement, érige l’infanterie en « reine de la bataille ». Les charges de cavalerie se cassent sur les fosses. Les pertes nombreuses et la rage écossaise forcent les Anglais à se retirer et à évacuer le sol d’Ecosse. Quelle est l’historicité de cette vision ?

La version léguée par les sources est quelque peu différente. Edouard Ier est encore vivant en mai 1307 et non mort comme le montre le film. Le souverain s’éteint seulement début juillet. Plus important, la production mélange la bataille de Loudon Hill à celle de Bannockburn en 1314. Ce mixage événementiel permet d’insister sur l’incapacité de la chevalerie anglaise à briser les rangs écossais et à surmonter les obstacles naturels du sol. Le message est clair et double. Il s’agit d’exalter la « piétaille » déterminée face à la noblesse à cheval. Il y a aussi une allusion explicite au fait que celle-ci étrangère au sol écossais ne peut en comprendre la nature à la différence des autochtones. À ce titre, l’intention du film est évidente : seul un peuple uni (comme hier) est capable de l’emporter. Même avec de grandes libertés, la bataille stricto sensu est bien filmée, les corps à corps ne sont pas ridicules, les giclées de sang nombreuses. Le paysage sonore, composé à la fois des bruits de la mêlée et d’une musique qui se veut « médiévale », donne à cette séquence un aspect cru qui séduira.

Un passé qui parle du présent

Centré sur l’histoire médiévale, Le Roi hors-la-loi convoque également le présent. L’exaltation du « nationalisme » écossais s’inscrit de fait dans un contexte porteur. Le désir d’indépendance, qui semblait contrarié par l’échec du référendum en 2014, a retrouvé une vigueur depuis le Brexit. Les Ecossais qui ont voté largement contre, aspirent à un nouveau scrutin référendaire pour que leur Etat reste membre de l’Union Européenne. Les militants indépendantistes trouveront dans ce Robert Bruce à la fois une image rassurante sur le « fighting spirit » écossais, mais aussi un précédent, un exemple, un modèle. Ce présentisme est coutumier à Netflix qui surfe sur les romans nationaux. Ainsi, en Turquie, la série Dirilis Ertugrul, sur un personnage de l’histoire médiévale ottomane du XIIIe siècle, se taille un large succès public et a même été adoubée par Erdogan.

Le film, tourné en large partie sur place, et qui promeut la beauté des espaces écossais de manière presque touristique, exalte Robert Bruce et ses fidèles. Les traîtres à la cause, les « collaborateurs » se rachètent in fine ou meurent d’un juste châtiment. Le régime de représentation des Anglais est à l’avenant. Edouard Ier, surnommé en son temps « Hammer of the Scots » (marteau des Ecossais), est dépeint comme un roi brutal et cynique, prêt à tout pour obtenir le calme dans les marches écossaises, y compris à des actes purement gratuits, comme le « bombardement » du château de Stirling qui ouvre le film. Les exactions de la soldatesque anglaise sont nombreuses et participent d’une construction d’un ennemi violent et hypocrite, intrinsèquement mauvais. Il y a d’ailleurs plusieurs plans qui témoignent d’une volonté de dépeindre les Anglais avec des traits négatifs, comme le montre cette scène extraite de la bande annonce.

L’image dans ce film est bel et bien « narrative » (André Gunthert) et raconte une certaine histoire qui n’est pas que de l’Histoire, un récit qui n’est pas que du passé. Le combat entre Ecossais et Anglais est donc vu comme une lutte vitale, qui seule peut permettre à la nation en gestation de mener une existence digne. Le film manichéen séduira l’Ecossais, le Gallois et l’Irlandais mais ravira moins le spectateur anglais. On le voit, le roman national s’invite désormais à la télévision avec une force d’impact évidente.

Le Roi hors-la-loi est donc un objet cinématographique double. D’un côté, il reprend les procédés habituels de la production médiévaliste (intérieurs des châteaux trop éclairés, paysans sales, scènes de combat sanglantes…), de l’autre, il met en scène un roman national pour un média dont l’audience est internationale. Le global est toujours local, le passé est toujours conjugué au présent. Tel est un des messages de ce film.

Outlaw King : le roi hors-la-loi (2018)
Réalisateur : David Mackenzie
Durée : 137 minutes

Pour aller plus loin

Braveheart, Mel Gibson, 1995.
La bonne-annonce du film consultable ici.
CORNELL, David, « A kingdom cleared of castles: the role of the castle in the campaigns of Robert Bruce »,Scottish Historical Review, t. 87, 2008, p. 233-257.

Yohann Chanoir

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