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La torture au Moyen âge. Réalités et fantasmes

Le Moyen âge et la torture, dans la culture contemporaine, sont nettement associés, comme le montre l’article « Gore et Moyen âge » de Yohann Chanoir. Néanmoins, nous savons peu de choses à propos de cette pratique qui n’est pas propre à l’époque médiévale,comme nous l’a tristement montré le début du XXIe siècle. Pour en apprendre plus, nous avons interrogé l’historienne Faustine Harang, auteure d’un livre passionnant sur la question, La torture au Moyen Âge, XIVe-XVe siècles, qui vient de paraître aux PUF.

Histoire et Images médiévales : La culture populaire associe la torture avec le Moyen âge ? Est-ce une association si justifiée que cela ?
Faustine Harang : La torture est une réalité du Moyen Âge qui ne peut être mise en doute. Elle est illicite lorsqu’elle participe des agissements sauvages qui accompagnent les faits de guerre. Elle peut aussi être légale puisqu’elle appartient à la panoplie des moyens que les juges ont à leur disposition pour instruire une cause criminelle, et on l’associe avec raison à de retentissantes affaires comme le procès des Templiers au début du XIVe siècle.
En revanche, la torture judiciaire ou « question » est loin d’être propre à cette période. Déjà en usage dans l’Antiquité, c’est par l’intermédiaire de la résurgence du droit romain qu’elle revient sur le devant de la scène comme instrument de procédure à partir du XIIIe siècle en France. La réglementation médiévale s’appuie alors en grande partie sur des principes établis sous l’Empire romain pour encadrer la pratique de la question. Elle sert de fondement aux normes que l’Époque moderne va affiner. Depuis, les situations de conflits ont pu occasionner sa réapparition périodique.
Faire de la torture une caractéristique majeure et incontournable d’un Moyen Âge forcément sombre et barbare procède de représentations fantasmagoriques. En effet, lorsqu’elle est illégitime, elle est sévèrement réprimée par la justice du roi. Et, lorsque les magistrats s’en saisissent, c’est généralement avec parcimonie. Toutefois, elle est un outil politique au service de la raison d’État naissante, et sa renommée postérieure souligne en quelque sorte la réussite du pouvoir monarchique à projeter l’image d’une justice rigoureuse.

HIM : Pareillement, les représentations populaires font souvent le lien entre la torture et l’Église, notamment l’Inquisition. Pourtant, comme vous le montrez, la torture était aussi utilisée par des juridictions civiles.
FH : L’hérésie fait partie des crimes les plus graves, passibles de peine corporelle et capitale, elle est à ce titre susceptible d’entraîner la torture. C’est pourquoi les tribunaux d’Inquisition ont la réputation, fondée, d’y recourir. Dans la lutte contre les hérétiques, avant que ne soit créée l’Inquisition au milieu du XIIIe siècle, et encore dans ses premières années, les clercs avaient l’interdiction d’employer eux-mêmes la torture, ce qui exigeait de recourir au « bras séculier », c’est-à-dire aux laïcs, qui l’utilisaient déjà à l’encontre des larrons et des homicides.
Il ne faut pas oublier que le Moyen Âge est profondément chrétien, aussi tout crime grave remettant en cause l’ordre politique, social et religieux, peut faire l’objet d’une procédure extraordinaire – expression désignant la procédure de la question – quel que soit le tribunal à l’œuvre. Dans ce contexte, la torture va être un instrument de choix dans l’élaboration du crime de lèse-majesté.

HIM : Pourquoi utilise-t-on la torture au Moyen âge ? Est-ce un usage fréquent et automatique, ou bien est-ce une pratique strictement codifiée ?
FH : La question intervient donc principalement pour les crimes majeurs, homicides, vols, faux, sorcellerie, empoisonnement. Il s’agit généralement de crimes qui ne peuvent être prouvés autrement que par un aveu, et qui atteignent l’ordre politique et social dans ses fondements. Les juges se trouvent alors parfois contraints, faute de pleine preuve, lorsque le suspect rechigne à se dévoiler spontanément, d’employer la procédure extraordinaire. Il s’agit d’un recours ultime, qui doit se justifier par des indices sérieux et doit être validé par un conseil d’experts en droit. Lorsque la procédure de question est enclenchée, c’est encore tout un processus qui se met en place, et qui peut être interrompu par un aveu à chaque étape, depuis la menace jusqu’à l’application de la souffrance physique, en passant par mise à nu du suspect et son installation sur la table de torture. De fait, nombre de prévenus cèdent avant d’avoir été effectivement torturés.
Mais avant d’en arriver à cette option, les juges ont exploré toutes les autres pistes au moyen d’une enquête approfondie. Témoignages et indices matériels suffisent parfois à condamner ou absoudre sans basculer vers une procédure extraordinaire. La torture est déjà considérée à l’époque comme une entreprise délicate et peu fiable, vers laquelle on se tourne lorsqu’il n’y a plus d’autre choix pour obtenir un résultat. Sa pratique est strictement réglementée, elle ne doit pas entrainer de séquelles physiques, ne peut être renouvelée au-delà de trois ou quatre fois, et certaines méthodes considérées comme particulièrement dangereuses, comme l’usage du feu, sont progressivement interdites.

HIM : La torture est-elle pratiquée par un corps de professionnels ?
FH : Cela dépend de l’importance des tribunaux. Bon nombre procèdent empiriquement, avec le personnel dont ils disposent, bourreaux ou sergents. Ceux pour qui le recours à la torture est tout à fait exceptionnel peuvent demander l’appui d’un expert venant d’une autre juridiction. Les tribunaux les plus actifs disposent en effet de spécialistes, qui se distinguent des bourreaux. La professionnalisation se met d’abord en place dans les cours les plus importantes, notamment au Châtelet de Paris où un sergent à verge se voit attribuer le rôle de « tourmenteur » en parallèle à ses fonctions habituelles dès la deuxième moitié du XIVe siècle, la qualité de « questionneur et tourmenteur » y devenant un office à la fin du XVe siècle.

HIM : Vous révélez dans votre livre l’origine de l’expression « avoir bon bec ». Pourriez-vous nous en dire plus ?
FH : L’expression « avoir bon bec » caractérise communément une personne bavarde, le bec désignant familièrement la bouche. Cette image serait à l’origine du nom de la tour Bonbec à la Conciergerie du Palais, qui abrite la chambre de la question utilisée par le Parlement de Paris à l’extrême fin du Moyen Âge puis à l’Époque moderne. Plaisanterie facile signifiant bien à quel point la question peut délier les langues, quelle que soit la teneur des aveux extorqués…

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Propos recueillis par William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques et je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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