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Un comte haut en couleurs : Amédée VII de Savoie

La lignée des comtes de Savoie, dont la plupart des membres est inhumée à l’abbaye d’Hautecombe (Savoie) abrite un grand nombre d’hommes illustres, s’étant distingués par leurs qualités politiques ou guerrières. La plupart des comtes de Savoie étaient caractérisés par un surnom. Ces surnoms ne devaient rien au hasard, comme le prouve le cas d’Amédée VII, dit « le Rouge ».

Le comte de Savoie Humbert Ier de Savoie (970-1042) fut surnommé « Umberto Biancomano » (Humbert aux Blanches Mains) en référence à ses qualités politiques (ce cognomen également présent dans les textes latins, « albimanus » pourrait aussi suggérer qu’Humbert Ier avait le contrôle sur la passe stratégique des vallées alpines). Amédée Ier (1016-1051) fut pour sa part surnommé « Cauda » (La Queue), car il refusa d’entrer dans le palais de l’Empereur Henri II sans être accompagné de sa suite. Humbert II (1072-1103), quant à lui, fut appelé « Il Rinforzato » (« Le Renforcé » ou parfois « Le Gros ») dû à son surpoids. Humbert III fut appelé « Le Saint », et Édouard de Savoie (1284-1329) reçut le surnom de « Libéral », car sa générosité lui fit accorder de nombreuses franchises. Aymon de Savoie (1291-1343) fut surnommé « Le Pacifique », du fait de ses vertus iréniques, car il signa plusieurs traités de paix. Amédée V de Savoie (1249-1323) eut deux surnoms, « Le Grand » et « Foudre de guerre », sans doute pour avoir participé à 25 batailles et 32 sièges. Amédée VI fut surnommé le « Comte Vert », et Amédée VII « le Comte Rouge ». Enfin, Philippe II de Savoie fut surnommé « Sans terre », car il fut plusieurs années sans apanage, son comté de Bresse lui ayant été retiré ; Philibert Ier de Savoie (1465-1482) fut appelé « Le Chasseur » ou « l’Oiseleur » du fait de sa passion pour la chasse et Emmanuel-Philibert de Savoie (1528-1580), « Tête de fer », réputé pour la fermeté de ses décisions. Nous voudrions ici nous focaliser sur l’un de ces glorieux comtes et sur son surnom, tout aussi illustre : Amédée VII de Savoie (1360-1391) dit le « Comte Rouge ».

Anonyme. Portrait d’Amédée VII. 18e siècle. Huile sur toile. 117 x 202 cm. Château des Raccogini.

Une vie illustre doublée d’une mort mystérieuse
Amédée VII fut le fils d’Amédée VI de Savoie dit le « Comte vert ». Il épousa Bonne de Berry, petite fille du roi de France en 1377. Il se distingua particulièrement par son amour des fêtes et son habileté lors de tournois. Il se distingua cependant davantage par sa politique belliqueuse que par sa bonne gouvernance. Il succéda à son père en 1383 et devint ainsi le 18e comte et prince de sa lignée. Cependant, son principat fur relativement court (1383-1391), car il mourut d’un accident de cheval à Ripaille en 1391, à l’âge de 31 ans. En effet, en 1419, le chroniqueur Cabaret raconte que le comte, poursuivant un sanglier, fut renversé par son cheval et « blessé d’une profonde et étroite plaie en la cuisse sur le nerf. Lors le relevèrent ses gens, et chevaucha à Ripaille, et tint à nonchaloir sa plaie… Et au bout de quinze jours lui vint une grave maladie de laquelle il sentit une très amère passion », il eut par la suite plusieurs crises d’évanouissement. Se rendant compte de son état, il reçut les derniers sacrements et exprima ses dernières volontés. Amédée VII serait donc mort du tétanos, mort aggravée par les erreurs médicales de son médecin et apothicaire.
Cependant une autre raison est avancée concernant la mort d’Amédée VII. Par la volonté de son père, Amédée VII fut obligé de partager le pouvoir avec sa mère, Bonne de Bourbon ce qui causa une rivalité familiale. Il mourut à la suite de l’application d’un emplâtre sur la nuque pour faire repousser les cheveux, prescrit par son médecin, Jean de Granville, mais on soupçonna sa mère, Bonne de Bourbon, d’être la cause, au moins indirecte, de cette mort peu banale.
Amédée VII combattit pour le compte de Charles VI au siège de Bourbourg. Pourquoi donc reçut-il ce surnom de « Rouge » ? Deux raisons principales, du moins les plus couramment citées, sont avancées : la couleur de ses cheveux et le fait que le rouge eut été sa couleur de prédilection.

Du Noir au Rouge…

Avant de se faire appeler Amédée « le Comte Rouge », il fut surnommé Amé Monseigneur. Il prit ensuite le surnom de « Comte Noir », car il revêtait des vêtements noirs en signe de deuil envers son père, Amédée VI dit le « Comte Vert » récemment décédé (Amédée VI est mort en 1383 probablement des suites de la peste). En effet, ce sont les habitants du pays qui ont eux-mêmes affublé Amédée VII de ce sobriquet. Les origines de ce premier surnom très chromatique sont relatées par La Chronique du Comte Rouge de Perrinet Dupin (1476), qui évoque une discussion entre Amédée VII et le roi : « Or, apprenez, reprit le Roi, que vous avez acquis autre nom ès contrées par deça. Voyant vous et les vôtres entrer dans la ville tout vêtus de vêtures noires, comparant aussi votre beauté à celle du beau Pontus, dont Dieu ait l’âme les dames de ce pays vous ont nommé Comte noir à claire face ».
Suite aux exploits militaires d’Amédée VII, qui conduisit 700 lances de « purs Savoisiens » pour aider le roi dans la campagne de Flandres (on est alors en plein contexte de guerre de Cent Ans), Charles VI de France lui demanda de revêtir une casaque couleur de feu, qui fut le point de départ de son surnom de « Comte Rouge ». En effet, quand Amédée se distingua lors du siège de Bourbourg, en repoussant les Anglais vers la Manche, il apprit par la même occasion que son épouse venait de lui donner un fils. Il fallait ainsi fêter cette double nouvelle, et le roi Charles VI organisa une fête en son honneur. Charles VI demanda ainsi au Duc de Berry, que son gendre abandonnât le noir du deuil afin d’arborer la couleur du feu, puisqu’un noble feu avait excité son courage lors de la bataille. C’est en tout cas l’explication que nous retrouvons dans les chroniques historiques de l’époque : « Le duc de Berry ne pouvant point souffrir que son fils(( Il faut comprendre « Fils » par « Gendre », puisqu’Amédée VII était le gendre du Duc de Berry par son mariage avec Bonne de Berry)) Conte de Savoye ni ses gens fussent vestus de noir, ainsi volut qu’il laissa le dueil du Comte Verd son père pour la ioye de la naissance de ioene filz amé, et se vestirent tous de rouge, hault seigneur, moyen ou petit serviteur, servante de bas estat, damoiselle, dame de excellance si tres haulte, et tous sans nul excepter » (Jean Cabaret d’Orville, La Chronique de Savoye, 1419).
Amédée VII apparut donc à la fête drapé de sa nouvelle couleur-symbole. Cependant la Chronique du Comte Rouge, tout comme celle de Cabaret, possède un caractère romanesque. Ainsi il n’est pas impossible que les passages biographiques d’Amédée VII aient été romancés afin d’en amplifier la légende. Plusieurs autres explications ont été avancées concernant l’origine de ce surnom dans les textes. Ainsi il se pourrait qu’Amédée VII eut été surnommé le comte rouge, car il avait une demeure dans la ville de Turin sur la place de l’Hôtel de Ville : « comme d’un palais que les derniers comtes de Savoie, Amédée VI et VII, devaient avoir sur la place aux Herbes près de l’arcade dite la voûte rouge (( Il s’agit de la « Piazza dell’ erbe » ancien nom de la place de l’Hôtel de Ville où l’on vendait à l’époque des herbes et denrées comestibles. À côté de la place se trouvait l’Arco della Volta Rossa (Arc de la Voûte Rouge) qui menait au palais d’Amédée VII)), peut-être du nom de cet Amédée VII, qui s’appelait le Comte Rouge » (Modeste Paroletti, Turin et ses curiosités…, Turin, 1819).

Auteur anonyme. Amédée VII, 18eme comte de Savoie. XVIIIe siècle, Musée des beaux arts de Chambéry.

Amédée VII, une vie placée sous le signe de la couleur
Le surnom de « rouge », comme nous l’avons vu, n’est pas une référence à un caractère supposé sanguinaire d’Amédée VII, comme nous pouvons le trouver expliqué dans certains écrits. Lorsque le comte était tout vêtu de rouge, on peut supposer qu’il faisait forte impression lors de ses passages et ses parades. C’est en tout cas ce que l’on déduit en lisant le récit de l’entrée en possession de Nice par Amédée VII fait par Perrinet Dupin dans sa Chronique du comte rouge, ici restitué dans son ancien français pour mieux en apprécier la teneur :
« S’en alla dillec à Nice, là où pour vérité dire il fut si haultemant reçu que réciter dances, caroles, fuecs de joye pour sa venue dressez par les carrefours, viandes, mes, entremes, tables mises par les rues, lesquelles furent tandues de tapisceries riches, et histoires mis avant par clercs jouant personaiges et aultres gens faisant farces, mahommeries, moriscques composées et dancés par enfans […], chantant laix, rondiaux, ballades et seemant le lieu par lequel le conte rouge passoit de roses et aultres fleurs, acompaignassent le prince des l’entrée de la vile jusque dedens son logis, seroit trop long à escrire. » (Perrinet Dupin, Chronique du comte rouge, 1475, pp. 547-550).
Il est intéressant de constater que la couleur rouge du comte Amédée VII venait également redoubler celle de l’emblème de sa famille, le blason de la Savoie se composant d’une croix blanche sur fond rouge. On retrouve d’ailleurs la couleur rouge dans l’iconographie consacrée au comte comme cette huile sur toile du XVIIIe siècle représentant le comte drapée des couleurs de la Savoie et revêtant un collier frontal d’un rouge flamboyant. Une inscription italienne, visible dans le coin supérieur gauche, nous rappelle également son surnom « Amedeo VII deto Rosso » (Amédée VII dit « Le Rouge »). Une autre toile conservée au musée des Beaux-arts de Chambéry présente le comte de nouveau vêtu de rouge, sur fond monochrome. Sa date de mort figure sur le coin supérieur droit du tableau. La légende d’Amédée VII et de son affection pour le rouge a beaucoup été exploitée au XVIIIe siècle à des fins romanesques par les historiens de l’époque.

La dynastie de Savoie s’enorgueillit de quelques princes extraordinaires, parmi lesquels figure incontestablement, comme nous l’avons vu, Amédée VII ou le Comte Rouge. C’est lui, en effet, qui réussit par l’annexion des comtés de Nice et de Vintimille, des vallées de la Stura et de Barcelonnette, la grande percée vers le sud, l’accès à la mer. Outre le sobriquet de « Comte rouge », Amédée VII fut également appelé le « Comte roux » comme en témoigne ce portrait accompagné d’une description des titres du comte, conservé à la bibliothèque de Chambéry. Amédée VII fut donc l’un des membres de la famille de Savoie qui eut le plus de surnoms : au travers de cet article nous en avons donc dénombré quatre différents, « Amé Monseigneur », « Comte Noir », « Comte Rouge » et « Comte Roux ». Ainsi ces surnoms chromatiques ajoutés à ses prouesses guerrières et diplomatiques ont permis d’établir sa renommée et sa légende.

Tony Goupil

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