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Aux sources de la fantasy : William Morris. Entretien avec David Meulemans

Il a inspiré Tolkien, et après lui, une grande partie de la fantasy, genre qu’il a contribué à fonder. Il a été membre des préraphaélites, mouvement qui a mis en peinture le Moyen âge idéalisé du XIXe siècle. Il est connu et reconnu en Angleterre et pourtant longtemps ignoré en France. William Morris (1834-1896) est aujourd’hui peu à peu découvert par le public francophone, notamment grâce aux traductions de ses œuvres par Les Forges de Vulcain. Cette maison d’édition indépendante a notamment publié, pour la première fois en français, un fac-similé de La Source au bout du monde avec une préface d’une des grandes spécialistes françaises de la fantasy, Anne Besson. Entretien avec son fondateur et directeur, David Meulemans.

William Blanc : Quel rôle a joué William Morris dans l’apparition de la fantasy ?

David Meulemans : À l’époque de William Morris, la fantasy n’existe pas. À proprement parler, ce genre littéraire ne prend sa forme précise qu’avec J. R. R. Tolkien et la publication du Hobbit en 1937. Mais, entre 1850 et 1910, de nombreux romanciers et romancières produisent des textes que l’on peut rétrospectivement inclure dans ce genre. William Morris n’est pas seul, mais son influence est importante, notamment sur Tolkien. La fantasy apparaît à un moment paradoxal, comme à contre-courant de l’évolution de la littérature. En effet, c’est au XIXe siècle qu’apparaît pleinement la littérature populaire, avec le développement de la lecture et de l’édition. Or, si les lecteurs et lectrices sont de plus en plus nombreux à cette époque, ils sont moins lettrés que les lecteurs et lectrices du siècle précédent – et nombre d’écrivains comprennent que la littérature « allégorique », ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui la littérature de l’imaginaire, requiert une culture littéraire classique, que tout le monde ne possède pas encore vers 1850. Ainsi, de grands auteurs du début du XIXe siècle, comme Nathaniel Hawthorne ou Mary Shelley, sont perçus comme appartenant à un autre temps de la littérature, une époque précédant la démocratisation de la lecture. L’œuvre littéraire de Morris se constitue à une époque où tous les grands écrivains se ruent vers la littérature naturaliste : une littérature qui parle du monde réel, du monde que les lecteurs connaissent. C’est d’autant plus paradoxal que Morris est un auteur qui professe des idées très à gauche. En fait, la fantasy manifeste la tension qui anime les arts anglais en 1870, et notamment le courant dominant de l’époque, le courant Arts & Crafts, qui demande que chaque objet soit à la fois beau et utile. L’esthétique victorienne est à la recherche d’une synthèse entre deux impératifs opposés : le luxe et l’utilité. La fantasy naît alors, et encore aujourd’hui, elle porte l’empreinte de cette synthèse impossible : c’est une littérature du style, à l’imaginaire fastueux, et ce luxe de détails, de personnages, d’univers, est parfois dénué de visée politique ou éducative – contrairement à la SF qui a souvent produit des textes à message ou avec un contenu politique fort. Pour revenir à Morris, c’est un grand lecteur de Walter Scott. Parallèlement, sa proximité avec les peintres pre-raphaéliques lui fait chercher dans le Moyen Âge un contre-modèle, un idéal qui s’oppose au monde qu’il a sous les yeux : le monde industriel, capitalistique, de la standardisation des arts et de l’exploitation humaine. Cette passion pour le Moyen Âge, va se manifester aussi par un travail de recherche sur les sagas islandaises et les légendes nordiques en général. En un sens, Morris prend le roman historique, et lui ajoute la magie : cette déviation lui permet de présenter ces mondes imaginaires comme autant de miroirs utopiques aux lecteurs de son époque.

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WB : Comment Tolkien s’est-il inspiré de William Morris ?

DM : Tolkien a étudié au même collège que Morris : Exeter et a une très bonne connaissance de son œuvre plastique – et une moindre connaissance de son œuvre littéraire. L’idée d’un Moyen Âge imaginaire est à coup sûr une invention de Morris qui a intéressé Tolkien. Par contre, il est à noter que quand, dans les années 1910 à 1950, on parle de Morris en Angleterre, on pense à lui pour deux raisons : son apport aux arts et ses positions politiques. En effet, Morris a été un des fondateurs d’un des premiers partis communistes britanniques, en 1884. Et, pour les jeunes gens qui sont étudiants dans les années 1900 à 1930, Morris propose une forme de socialisme séduisant : esthète, poétique, généreux, mais pas marxiste. Ainsi, le futur Premier ministre Attlee, qui passe par Oxford vers 1900, désigne Morris comme la source de ses idées travaillistes. Or, Tolkien n’apprécie pas du tout cet aspect de Morris : Tolkien était peu politisé, mais demeurait conservateur. Et il n’apprécie pas l’influence de Morris. Cela étant, un des mots les plus importants de Tolkien est un mot qui lui vient de Morris : « Fellowship », un terme qui recouvre des sens variés – amitié, camaraderie, bienveillance mutuelle. En effet, la devise de Morris était « Fellowship is life ». Pour Morris, c’est une phrase politique : l’amitié, c’est la première vertu politique. Mais pour Tolkien, la dimension politique est repoussée au profit d’une dimension morale, déjà présente chez Morris : le salut vient de l’entraide entre les héros. En un sens, Morris et Tolkien sont tous les deux prudents quant aux bénéfices des États. Pour ces deux auteurs, le salut collectif passe par la vertu individuelle et les cercles amicaux. D’ailleurs, cette croyance politique ne fait que renforcer leur choix de situer leurs œuvres dans des Moyens Âges uchroniques, imaginaires.

WB : Pourquoi traduire et éditer les œuvres de William Morris aujourd’hui ?

DM : Tout simplement car elles ont été très peu traduites. Plus exactement, les essais de Morris, qu’ils portent sur les arts ou la politique, ont été abondamment traduits en français. Au sein de sa fiction, un texte a été régulièrement publié en français : Les nouvelles de nulle part, une uchronie utopiste très « communiste libertaire ». Mais le reste de son œuvre de fiction est inédit. Combler cette lacune est importante – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les éditions Aux forges de Vulcain sont aidées dans ce projet par le Centre national du livre. Mais il faut aussi reconnaître que les romans de Morris, lors de leur publication initiale, n’ont pas été de grands succès. Le choix de mondes imaginaires, leur écriture ornementale, a contribué à les rendre inactuels pour leurs contemporains. Les publier aujourd’hui en français permet de leur donner une actualité qu’ils n’ont peut-être jamais eue. Ils sont comme un modèle de synthèse entre art et politique. À l’époque de leur première publication, l’heure était à la littérature naturaliste par refus de la littérature allégorique, perçue comme bourgeoise – à notre époque, c’est la littérature naturaliste qui est devenue une littérature bourgeoise, une littérature assise, une littérature vaincue par le réel. À l’inverse, la littérature de l’imaginaire s’impose comme une littérature à la fois de divertissement, et une littérature du possible, qui ne détourne du réel que pour y ramener avec plus de force. Publier Morris aujourd’hui, c’est l’occasion de faire réfléchir sur la politique, sur l’héroïsme, sur la destruction de la nature, sur l’industrialisation, sur l’humanisme. C’est aussi donner un modèle d’ambition aux écrivains de notre temps.

WB : Pourquoi avoir traduit La Source au bout du monde sous la forme d’un fac-similé de l’édition originale ?

DM : Morris aspirait à être, à la fois, un esthète et un homme près du peuple. Si bien que, de son vivant, la majeure partie de ses romans a eu deux éditions concurrentes. D’un côté, une édition classique, destinée au public. Une édition sans fioriture, qui ressemblait à tous les livres de son époque. D’un autre côté, une édition qu’on qualifierait aujourd’hui de luxueuse, qu’il imprimait lui-même sur ses propres presses, au sein de la maison qu’il avait créée à cet effet : les Kelmscott Press. Cette édition avait un tirage limité – on peut en trouver des échantillons dans la grande salle de la British Library, à Londres. Morris n’était pas qu’un écrivain ou un activiste, c’était, peut-être avant toute autre chose, un architecte, un designer, un typographe et un imprimeur. C’était un artisan. Si bien qu’il est difficile de publier les textes de Morris, aujourd’hui, sans s’inspirer de son travail éditorial. D’ailleurs, notre édition est inspirée par cette édition originale, mais n’en est pas une copie. Par exemple, la police de caractères qu’employait Morris était un « revival » d’une police médiévale, qui est difficile à lire pour le lecteur contemporain : nous ne l’avons pas conservée, mais, ici ou là, nous avons repris des éléments de cette édition, afin de faire signe vers l’univers de Morris, qui, autant que littéraire, est un univers artistique.

La Source au bout du monde de William Morris, publié aux éditions des Forges de Vulcain (trad. Maxime Shelledy et Souad Degachi) est disponible pour la somme de 28 euros sur ce site et dans toutes les bonnes librairies.

L’édition 1896 de La Source au bout du monde.

 

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Le fac-similé, en français, publié par les Forges de Vulcain.

William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen Âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, séries télévisées, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). Outre plusieurs articles dans des revues scientifiques, je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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