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Cléry-Saint-André : l’ombre de Louis XI

Aux portes septentrionales de la Sologne s’élève un gigantesque vaisseau de pierre. Son principal commanditaire, le roi Louis XI, l’a fait bâtir afin d’abriter une petite statue de la Vierge à l’Enfant qu’il vénérait dévotement.

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Flanc sud de la basilique. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

À la fin du XIIIe siècle, sans doute en 1280, un brave cultivateur labourant paisiblement son champ exhuma de la glèbe une étrange statuette en bois polychrome représentant une Vierge à l’Enfant. En ces temps reculés, le moindre phénomène inexpliqué prenait des allures de miracle et pareille découverte ne pouvait passer inaperçue. Notre bon paysan se mit en demeure d’emporter son précieux fardeau auprès du prêtre de la paroisse voisine de Mézières (aujourd’hui Mézières-lez-Cléry) dont il dépendait, et le chargea sur son attelage à bœufs. Mais les animaux refusèrent obstinément de s’engager dans la direction souhaitée et prirent le chemin d’une petite clairière à quelques encablures des berges de la Loire. Ils s’arrêtèrent là et n’avancèrent plus. Il est intéressant de remarquer que ces bovidés, généralement considérés comme dénués de toute forme d’intelligence, figurent en bonne place dans nombre de légendes similaires. Ces créatures simples servent parfois de catalyseurs à la volonté divine : une histoire voisine prélude notamment à l’édification de la cathédrale de Laon.

La petite Vierge de Cléry. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

Une petite chapelle devenue grande

Autour de la statue se développa rapidement une dévotion fervente et la petite clairière devint lieu de culte. Une première chapelle s’éleva, vite trop exiguë pour accueillir une foule toujours plus dense. Cléry figura désormais au nombre des étapes obligées sur la Via Turonensis, menant de Paris à Saint-Jacques-de-Compostelle par le tombeau de saint Martin à Tours (km 794). Comme l’affirmait Goethe, « l’Europe est née en pèlerinage. Le christianisme est sa langue maternelle. » Quelques guérisons miraculeuses complétèrent la réputation du nouveau sanctuaire marial.
Philippe le Bel (1285–1314) décida après 1300 de remplacer la chapelle primitive par une véritable église, desservie par un collège de chanoines. Les travaux s’étalèrent sur près d’un demi-siècle. Cléry devint donc collégiale. Charles IV le Bel (1322-1328) vint s’y recueillir en 1325, imité par son cousin et successeur Philippe VI de Valois (1328–1350) en 1332 et 1340. Le roi octroya en ces occasions rentes et libéralités. L’édifice fut entièrement achevé en 1350. Mais déjà l’attention des princes, accaparée par les premières déroutes de la guerre de Cent Ans, s’éloignait de cette Vierge ligérienne.

La destruction

Cléry semble avoir évité durant presque 80 ans la fureur qui se déchaîna sans compter dans un royaume de France meurtri et exsangue. L’église échappa aux raids anglais, mais aussi et surtout aux ravages perpétrés par les bandes vagabondes de routiers sans foi ni loi, qui hantaient les campagnes et terrorisaient les populations. Cependant la chance tourna en 1428 : alors que les armées britanniques de Suffolk, Talbot et Salisbury se préparaient au long siège d’Orléans, un fort contingent dirigé par ce dernier mena une expédition de pillage dans les alentours. Meung-sur-Loire, Beaugency et Cléry firent les frais de cette initiative. Mais, comme le raconte l’anonyme auteur du Journal du siège d’Orléans, on ne s’attaque pas à un lieu saint sans encourir le risque d’un châtiment divin : « Le mercredi ensuyvant, vingt septiesme jour d’icelluy moys (octobre), trespassa de nuit le conte de Salebris en la ville de Meung sur Loire, où il avoit esté porté le siège, après qu’il eu receu le coup de canon dont il mourut […] Plusieurs dirent que le conte de Salebris print fin par divin jugement de Dieu, et le croyent […] parce qu’il n’espargnoit monastères ne églises qu’il pillast et feist piller, puis qu’il peust entrer : qui sont choses assez induisans à croire que ses jours en furent abbregez par juste vengence de Dieu. Et en especial fut pillée l’église Nostre Dame de Cléry et le bourg aussy pareillement. »
De la première collégiale de Cléry ne demeure plus aujourd’hui qu’une belle tour carrée à contreforts, trônant au milieu du mur extérieur nord de la nef. Jeanne d’Arc en route pour Orléans passa l’année suivante à proximité du lieu et ne put contempler que des ruines. Chacun connaît la suite de son incroyable épopée qui s’achèvera dans les flammes du bûcher de Rouen par un matin de mai 1431. Mais désormais les armées françaises avaient retrouvé le sens du mot victoire et leur marche ne devait plus s’arrêter.

Le serment

Un épisode de cette reconquête concerne directement Cléry : le siège de Dieppe par les Anglais en 1443. La ville attendait alors du secours de l’extérieur et ce fut le dauphin Louis en personne, fils aîné du roi Charles VII, qui intervint flanqué du célèbre Dunois. Alain Chartier précise dans sa Chronique que le jeune homme « désire de tout son cuer les enchasser et détruire et sur eux acquérir renom de prouesse et vaillance. » En un mot, il veut se faire les dents et manger du Britannique… Mais la résistance ennemie s’avère plus forte que prévue et le jeune prince désespère du succès. Nous sommes en la « vigile de Nostre-Dame my-aost » (le 14 août) et Dunois, seigneur de Cléry depuis 1439, conseille à Louis de faire un vœu à la Vierge. « Mon cousin, de quel côté est Nostre-Dame de Clery ? s’enquit la dauphin. Et lui ayant montré, il se prosterne à genou et fait vœu à la Saincte Vierge, si elle lui faisoit grâce de repousser l’ennemi, il feroit bastir une église et l’amplifiroit de grands honneurs en faveur de la contemplation de la Saincte Vierge qui y estoit reclamée. » Le jour même, Louis remporta la victoire.

Un homme de parole

Sa vie durant, Louis de Valois ne cessa d’honorer la Vierge et tout particulièrement celle de Cléry. Le chantier de la nouvelle église débuta sans doute dès 1445 et ne s’acheva qu’en 1485. L’ensemble constitue à l’évidence l’un des fleurons de l’art gothique en val de Loire. Il incarne la représentation minérale du caractère de Louis XI : un mélange indescriptible d’austérité et de grandeur.
Le portail principal, quasiment dépourvu d’ornements, est d’une sobriété déconcertante. Il a perdu beaucoup de sa superbe dans la tourmente des siècles : comme un peu partout en France, les guerres de Religion et la Révolution n’épargnèrent pas à l’édifice de nombreuses mutilations. Les murs latéraux sont étayés d’une forêt d’arcs-boutants aux culées proéminentes. Le chevet dessine une fine abside.

Portail de la basilique. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

À l’intérieur, les dimensions atteignent presque celles d’une cathédrale : 78 mètres de long, 27 mètres de hauteur sous voûtes, 24 mètres de largeur. La nef possède sept travées et deux collatéraux. Les deux bras du transept sont très courts. Un déambulatoire cerne le chœur où trône aujourd’hui la statue de Notre Dame. Elle était autrefois placée sur un autel planté devant le pilier sud-est de la croisée du transept. Les vitraux anciens ont malheureusement disparu, à l’exception d’une belle verrière de la fin du XVIe siècle.

La vaste nef. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

Louis XI compléta cet écrin lapidaire par une foule de dons et de cadeaux somptuaires, tel un tabernacle précieux commandé chez un orfèvre parisien en 1471, ou une épine de la couronne du Christ en 1482. Il octroya à la collégiale quantité de rentes, de dons et de legs. Il l’éleva au rang très envié de chapelle royale en 1467 et la petite seigneurie de Cléry devint baronnie (1477). La protection de Dieu ou de ses assesseurs n’a pas de prix… Il fut d’ailleurs imité par son cousin Jean de Dunois, « Bâtard d’Orléans », qui fit édifier une chapelle destinée à devenir la nécropole de sa famille. On y porta le corps de ce vieux compagnon de Jeanne d’Arc en 1468. À quelques pas de là repose également Tanguy du Chastel, conseillé apprécié du roi Louis, tué au siège de Bouchain (Nord) en 1477.

Comme chez lui
Louis effectua d’innombrables séjours à Cléry. Il venait s’y ressourcer, voire même puiser l’énergie suffisante pour mener à bien une bataille. Ainsi en juillet 1465, avant d’aller affronter la Ligue du Bien Public emmenée par le comte de Charolais (futur duc de Bourgogne, connu sous le nom de Charles le Téméraire) à Montlhéry le 15 du même mois, le roi prit le temps d’aller faire ses dévotions à Notre Dame. Cette tendance s’accrut encore vers la fin de sa vie, sans doute amplifiée par sa peur panique de la mort.
Il se fit construire très tôt une petite résidence à quelques dizaines de mètres au sud de son lieu de culte préféré. Elle existe toujours mais a depuis été reconvertie en école privée. Pour éviter au monarque de devoir sortir à l’air libre, on creusa un souterrain menant tout droit à la sacristie de la collégiale. Les murs de cette sacristie sont aujourd’hui recouverts de splendides boiseries armoriées du XVIIIe siècle. Les héraldistes peuvent y déchiffrer les armoiries de tous les bienfaiteurs du lieu. Une lourde porte en chêne datant du XVe siècle donne sur une cage d’escalier. Cet escalier extraordinaire ne possède pas d’axe central : son noyau est évidé ! Il emmène vers une petite pièce propre, bien aérée, éclairée par deux fenêtres et chauffée par une large cheminée à hotte armoriée : il s’agit de l’oratoire du roi. Louis venait y « entendre messe » à volonté et en toute discrétion. Il suivait la cérémonie grâce à un petit orifice ménagé dans la maçonnerie, fermé par un ventail de bois. Depuis le déambulatoire, on aperçoit cette minuscule ouverture carrée nichée à la pointe d’un arc brisé.

L’oratoire de Louis XI. Crédit photo : Stéphane William Gondoin
La lucarne par laquelle Louis XI écoutait la messe. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

Mais Louis XI fit bien plus encore pour Notre-Dame de Cléry. Il rompit avec la grande tradition des souverains capétiens et décida de se faire inhumer non pas à Saint-Denis, mais au pied de cette statuette qu’il vénérait tant. Seuls avant lui Philippe Ier (†1108) et Louis VII († 1180) avaient fait de même, en choisissant respectivement Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) et Notre-Dame-de-Barbeau (Fontainebleau, Yvelines). Un caveau minuscule fut creusé et orienté vers l’emplacement originel de la Vierge. Il n’est donc pas dans l’axe de l’église. Une litre court sur tout son pourtour. Une statue en métal commandée pour mille écus quelques temps plus tôt devait surmonter le tombeau. Louis XI décéda le 30 août 1483 et on l’enterra à Cléry le 6 septembre suivant. Sa femme, Charlotte de Savoie, l’y rejoignit au mois de décembre de la même année.

Les nécropoles Dunois et Pontbriand
Trois chapelles s’ouvrent depuis le collatéral méridional de la nef. Deux d’entre elles servirent de nécropole. La chapelle des Longueville fut bâtie avant 1468. Là reposent Jean « le Bâtard d’Orléans », comte de Dunois, et son épouse Marie d’Harcourt, ainsi que la plupart de leurs descendants. Des séraphins sculptés portent le blason du vénérable compagnon de Jeanne d’Arc : D’Orléans à la traverse de sable.

Armes de Dunois. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

La chapelle Saint-Jacques fut terminée en 1518 sur ordre de Gilles de Pontbriand, doyen du chapitre de Cléry. Nommé l’année suivante surintendant des travaux de Chambord par le roi François Ier, Gilles proposa à son frère François d’y préparer leur sépulture commune. La richesse des décors tranche singulièrement avec l’austérité générale de la collégiale et plus particulièrement avec la sobriété de la chapelle des Longueville. L’accès fut fermé par de splendides boiseries sous Louis XIII.

D’insignes… et de fâcheux visiteurs

La collégiale ne fut totalement achevée qu’en 1485, soit deux ans après la mort de Louis XI. Charles VIII y fit envoyer son cœur en 1498. Les visiteurs se succédèrent en ce lieu de piété : François Ier et Charles Quint notamment, y effectuèrent un séjour. Henri II offrit de magnifiques stalles en bois. Mais l’église souffrit beaucoup des guerres de Religion. Les huguenots la saccagèrent vers 1562 à deux reprises, endommageant les stalles, brisant les vitraux et détruisant le mausolée de Louis XI. Ils épargnèrent curieusement son corps ainsi que celui de son épouse. Il semble que les derniers représentants de la dynastie des Valois-Orléans-Angoulême prirent l’habitude de venir régulièrement quémander un héritier auprès de la bonne Vierge de Cléry. Henri III passa notamment à plusieurs reprises et contribua largement à la restauration de la collégiale. Louis XIII commanda un nouveau mausolée pour le tombeau de Louis XI au sculpteur Bourdin, en 1622. C’est ce monument que peuvent encore admirer les visiteurs.

Le tombeau de Louis XI, par le sculpteur Bourdin. Crédit photo : Stéphane William Gondoin

Le lundi de Pentecôte 27 mai 1670, durant l’office des chanoines, selon les dires de nombreux témoins, la Vierge de Cléry versa des larmes, renforçant un peu plus l’odeur de sainteté du lieu.
La Révolution épargna relativement le sanctuaire, à l’exception de quelques dégâts extérieurs, du cercueil en plomb de Charlotte de Savoie qui fut emporté puis fondu et de l’autel supportant la statue adulée qui fut détruit. On reconstruisit un maître-autel au XIXe siècle en plein milieu du chœur. Le site fut classé Monument Historique en 1840 sur proposition de Prosper Mérimée, ce grand pionnier de la préservation du patrimoine. La collégiale devint basilique par bulle pontificale de Léon XIII en 1884. Un grand pèlerinage annuel a toujours lieu le 8 septembre et le dimanche suivant cette date (Nativité Notre-Dame).

Stéphane William Gondoin
Historien – Rédacteur en chef adjoint du magazine Patrimoine Normand

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http://www.normannia.fr/

À propos de Frédéric Wittner

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Un commentaire

  1. Très beau résumé historique. Je suis très intéressé au règne et au personnage de Louis XI, c’est donc une basilique à voir absolument ! Merci.

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