Accueil / Cinéma / Guillaume le conquérant, figure hors-champ du cinéma

Guillaume le conquérant, figure hors-champ du cinéma

Guillaume le Conquérant est une figure oubliée du cinéma occidental. Cette absence étonne. Car le duc de Normandie est un personnage de premier plan de l’histoire médiévale. Son règne, de 1035 à 1087, est exemplaire. Après s’être imposé à la tête du duché contre une aristocratie rétive, il fait de la Normandie un espace solidement administré, prospère et riche. Il est aussi un chef de guerre remarquable, comme le démontre la conquête du Maine en 1063. Son débarquement en l’Angleterre, pari audacieux mais finement préparé, montre ses qualités militaires et organisatrices, tout en soulignant son envergure d’homme d’État. Bref, le duc de Normandie a eu une existence largement cinégénique qui reste toutefois négligée par les studios. La bien maigre filmographie consacrée à Guillaume se compose de trois films de fiction et d’un docu-fiction, déjà évoqué sur ce site.

Un corpus réduit

Madame de Coventry, aussi appelé Par la Chair et par l’épée (Arthur Lubin, 1955), intervient dans le contexte de la fin de l’âge d’or des films de chevalerie aux États-Unis. Inspiré d’une légende anglaise, il met en scène l’Angleterre d’Édouard le Confesseur, au pouvoir depuis 1042. Le studio Universal s’est toutefois largement affranchi de la légende originelle : celle d’une noble saxonne chevauchant nue dans les rues de Coventry, afin de convaincre son époux de baisser les impôts prélevés sur la ville. Si la chevauchée déshabillée dans la cité est conservée, le geste de Lady Godiva est replacé dans le contexte d’un royaume anglais divisé entre factions aristocratiques insulaires et (déjà) entre Normands et Saxons. C’est pour montrer le refus viscéral de ces derniers d’accepter une domination « étrangère » que la noble décide de défiler dans le plus simple appareil. Bien qu’inférieur aux autres productions contemporaines sur le Moyen Âge, tel Ivanhoé, le film se regarde toutefois avec plaisir.

Lady Godiva sur son cheval.

Plus étonnante est la coproduction franco-hélvético-roumaine de 1982 (le film a aussi bénéficié de capitaux belges et ouest-allemands). Coréalisé par le Roumain Sergiu Nicolaescu et le Français Gilles Grangier, Guillaume le Conquérant est une fresque monumentale. S’écoulant de l’accession au titre de duc au couronnement comme roi d’Angleterre en décembre 1066, ce biopic de Guillaume est aujourd’hui invisible. Il était à l’origine prévu pour devenir un mini-feuilleton pour la télévision française et un film de 2h30 pour les cinémas roumain et des autres pays derrière le rideau de fer. Le régime communiste a généreusement contribué au caractère épique de la coproduction. Comme la Yougoslavie, la Roumanie a accueilli des productions internationales, non seulement, pour acquérir un savoir-faire et augmenter le potentiel marchand du cinéma local, mais aussi pour gagner de précieuses devises en louant ses studios et techniciens. Profitant du concours apporté par l’armée roumaine, les scènes de batailles, comme celle de Hastings, mettent en branle des centaines de figurants. La présence derrière la caméra de l’habile Sergiu Nicolaescu, habitué aux productions historiques (Les Guerriers, 1967) se lit dans les mouvements de troupes, dans l’alternance de plans variés qui font des combats le clou du film. Le caractère hybride de la coproduction, destinée à la fois au petit écran et au cinéma, a hélas abouti à un montage un peu bâclé de la version cinématographique. Les dialogues, souvent ampoulés donnent l’impression d’un théâtre filmé, où les acteurs déclameraient du texte au kilomètre. Fort heureusement, la vie de Guillaume connaissant une accélération après sa reprise en main du duché, fait que la seconde partie du métrage est moins verbeuse.

Guillaume le Conquérant, 1982.

Guillaume, la jeunesse du conquérant, dernier titre de notre corpus, est une production française réalisée par Fabien Drugeon. Biopic consacré à la jeunesse du futur roi d’Angleterre, le film commence à Dives-sur-Mer, où Guillaume, avec son armée, attend des vents propices pour traverser la mer. Avec un flash-back, le récit conte l’histoire de Guillaume, à partir du moment où il est nommé duc de Normandie. La structure narrative est donc construite sur l’enfance d’un chef et les modalités qui ont fait d’un jeune garçon (7 ans) un duc reconnu à 20 ans. Comparée aux deux autres titres, cette réalisation apparaît modeste, avec un budget limité, de l’ordre de 60 000 euros. À titre de comparaison, un épisode de la saison 2 de Games of Thrones s’élevait à plus de 5 millions d’euros… Tourné en Normandie, dans une trentaine de sites, utilisant des effets spéciaux, le film est loin d’être déplaisant. Les scènes de batailles sont soignées et éloignées du lissage hollywoodien typique des années 50. On voit ainsi lors de l’affrontement de Val-ès-Dunes (1047) des hommes vomir et des soldats déverser des flots d’insanité sur leurs adversaires. Cet épisode permet de rappeler que toute bataille médiévale est un sujet d’histoire globale, que n’épuisent pas les seuls mouvements de troupes. L’affrontement armé engage des esprits, mobilise des corps, suppose des techniques et suscite des émotions plurielles. Le film a le mérite de le souligner avec talent. A contrario, les combats individuels sont moins convaincants.

Guillaume : l’affiche du film (2015).

L’homme Guillaume

Force est de reconnaître que le traitement du personnage de Guillaume le Conquérant dans ces trois productions est très différent. Dans Lady Godiva, le duc de Normandie est un homme d’âge mur. Laconique, un peu falot, il apparaît largement dominé par son principal conseilleur, le Comte d’Eustache. Celui-ci cristallise tous les traits des Normands fixés par Walter Scott et le cinéma hollywoodien, des Aventures de Robin des bois en 1938 à Ivanhoé en 1952. Fourbe, cynique, cruel, il est prêt à tout pour favoriser les intérêts continentaux. Car le film, selon une logique téléologique, se place dans une préhistoire : celle du conflit entre les Normands et les Saxons. Le refus du noble Saxon Léofric d’épouser une Normande malgré l’ordre du roi Édouard, évoque une Angleterre avant Hastings, en pleine « guerre froide » entre les deux communautés. Guillaume n’est ici qu’un personnage bien secondaire.

Guillaume (1955).

Dans les deux autres titres, il est le sujet principal. Le film roumain montre une image de Guillaume beaucoup plus sombre que celle développée dans le titre français. Le duc, dès son jeune âge, est déterminé, prêt à tout pour affirmer ses droits et sa légitimité. Il fait ainsi pendre des nobles rebelles sans la moindre hésitation. L’enfant annonce déjà l’homme mûr. Lors de son couronnement comme roi d’Angleterre, conformément à la réalité, il ordonne sans ciller le massacre de Saxons. Guillaume en 1982 apparaît comme un homme brutal, volontaire et décidé. Sa représentation dans Guillaume, la jeunesse du conquérant est autre. Au début du film le duc de Normandie épargne un déserteur, soucieux de ne pas faire couler trop de sang dans une aventure qui s’annonce sanglante. Son « apprentissage » est aussi plus nuancé. Ce n’est que progressivement qu’il devient résolu, sans pour autant verser dans une brutalité aveugle. Cette différence de traitement interroge l’historien.

La production de 2015 intervient dans un régime d’historicité différent de celui de 1982. Le ton épique des années 80 n’est désormais plus de mise. Le Moyen Âge n’est plus vu comme un âge sombre et violent, représentation caractéristique de cette décennie (citons Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986, La Passion Béatrice, Bertrand Tavernier, 1987). Fabien Drugeon filme la biographie d’un homme devenu un personnage emblématique de la Normandie. Le déroulé du scénario contredit quelque peu le titre, dont le caractère téléologique est évident. À chacun des épisodes l’existence de Guillaume, l’éventail des possibles était largement ouvert, rappelant aux spectateurs que d’une vie normande, le jeune prince a su composer un destin européen.

Comparés à la filmographie d’autres figures médiévales (comme Jeanne d’Arc), trois films pèsent bien peu. Pourquoi un tel désintérêt pour Guillaume le Conquérant ? Pour beaucoup d’Anglais, il continue d’incarner un envahisseur étranger , peu susceptible donc d’attirer les foules dans une salle de cinéma. En témoigne les difficultés du financement d’un futur (?) film sur 1066 par une équipe britannique. Dans le contexte du Brexit et de l’instrumentalisation d’une soi-disant irréductible identité insulaire, le duc de Normandie reste peu susceptible de crever l’écran.

Yohann Chanoir

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge. Il participe depuis deux ans à l'aventure d'Histoire et Images médiévales.

À découvrir

Fréquence médiévale : Robin des Bois

Robin des Bois. Voilà un personnage que nous connaissons toutes et tous grâce aux multiples …

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money