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King Hu, metteur en scène d’un autre Moyen Âge

Aux côtés des deux films du coffret déjà chroniqués sur notre site Dragon Inn et A Touch of Zen, Carlotta propose également un documentaire consacré au réalisateur : King Hu. Ce film, nourri d’interviews et de nombreux extraits de longs-métrages, permet de comprendre l’apport personnel du cinéaste à la mise en scène du Moyen Âge chinois.
L’homme aux cent métiers

© CARLOTTA FILMS. Tous droits réservés.

Né à Beijing en 1932, King Hu quitte la Chine continentale pour se réfugier à Hong Kong en 1949. La vie d’un exilé de la Chine est alors difficile dans la colonie britannique, ce qui explique que King Hu inaugure sa carrière dans le cinéma par l’exercice de plusieurs professions, dessinateur, décorateur puis acteur. C’est sans nul doute cette connaissance de l’ensemble des savoir-faire que réclame un film qui fonde la singularité de son œuvre. Versé dans la calligraphie, King Hu dessine aussi lui-même ses génériques, montrant à la fois l’étendue de ses talents mais aussi le souci de maîtriser la globalité de l’objet-film. En 1958, il rejoint le mythique studio hongkongais Shaw Brothers.

Le révolutionnaire… du wu xia pian

En 1966 sort son premier film de sabre L’Hirondelle d’or. Ce titre dynamite les codes et révolutionne le genre par un transfert entre l’opéra de Beijing et le cinéma. Jeu des regards, statut social, caractérisation des personnages, figures stylisées, abstraction des combats, tels sont les éléments que King Hu transfuse dans le wu xia pian. Le cinéaste ne fait pas dans le gore et préfère l’abstraction voire la suggestion. Dans Dragon Inn, par exemple, l’intensité des coups portés par les adversaires se lit surtout dans la fatigue des corps, les vêtements déchirés et les regards lassés. La force de son œuvre tient aussi au fait que King Hu filme au plus près des corps avec une caméra placée parallèlement à l’action.

Un cinéaste exigeant

Malgré le succès de ce titre, le cinéaste quitte la Shaw Brothers pour gagner Taïwan. Le style du réalisateur déconcertait en effet les frères Shaw, non pas pour des raisons iconographiques mais pour le temps consacré à la mise en scène. Si un film hongkongais comptait de 3 300 à 10 000 mètres de négatifs, ceux de King Hu atteignaient les 20 000… Ce volume colossal s’explique par l’exigence du réalisateur. Ses story-boards étaient fort précis. Il concevait aussi chaque figure de combat. Le directeur des combats avait pour rôle de les concrétiser, comme le précise le chorégraphe Ching Siu-tung. L’interview de Chun Shih, acteur fétiche de King Hu, évoque des tournages étirés sur la durée (il faudra trois ans pour achever A Touch of Zen) et un travail lent, précis, méticuleux du metteur en scène.

Un Moyen Âge contemporain…

Dans son œuvre, King Hu a privilégié la dynastie Ming qui court de 1368 à 1644. Cette période, riche en luttes intestines, en combats et en manigances, est non seulement propice pour la mise en scène de films épiques mais aussi particulièrement favorable pour évoquer la situation de la Chine continentale soumise à Mao. Les persécutions, l’espionnage, la délation et la traîtrise charpentent les films de King Hu, offrant une incroyable résonance avec le contexte de la mise au pas des Chinois, notamment sous la Révolution Culturelle. Mais ses films ne sont pas que des prétextes pour traiter des événements contemporains. De l’Opéra de Beijing King Hu a aussi retenu la rigueur historique avec un souci de la contextualisation. Il donne enfin aux zones frontalières un rôle clé dans certains de ses films, rappelant ainsi l’importance de ces espaces dans le Moyen Âge chinois. À cette aune, son œuvre constitue bel et bien un stock de « formes cinématographiques » de l’histoire (Antoine de Baecque), ce qui suggère la modernité de son écriture filmique.

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Disparu en 1997, malgré une filmographie peu dense, le metteur en scène a exercé et exerce encore une influence sur le cinéma international, tutelle revendiquée par des cinéastes aussi divers qu’Ang Lee, Quentin Tarantino ou Hou Hsiao-Hsien. Sa contribution au septième art a bel et bien été déterminante. Il reste et restera celui qui a voulu, pu et su ériger un genre un peu vulgaire au niveau d’un art.

King Hu (1932-1997), 2011, Coul., 48 min.

 

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge.

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