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Le château « féodal » et le candidat

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Le manoir de François Fillon. Crédits photo : JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP

Celles et ceux qui nous suivent régulièrement (et vous êtes de plus en plus nombreux à le faire, ce dont nous vous remercions) savent que nous nous intéressons aussi aux usages politiques contemporains de l’imagerie médiévale. Yohann Chanoir a notamment consacré un article au détournement du héros médiéval Skanderbeg par le régime communiste albanais, alors que nous avions invité au micro de Fréquence médiévale Tommaso di Carpegna Falconieri pour parler de son ouvrage Médiéval et Militant dans lequel il explore les usages par la gauche et la droite de notre période préférée. Aujourd’hui, nous nous penchons sur une utilisation du Moyen Âge particulièrement récente, en plein dans l’actualité de la campagne présidentielle actuelle, liée à ce qui est appelé maintenant le « Fillongate ».

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Il ne s’agit pas, évidemment, de nous prononcer sur le fond de l’affaire. Par contre, nous avons été interpellés lorsque nous avons vu que la métaphore médiévale a été convoquée dans les analyses des troubles judiciaires touchant le candidat des Républicains. Dans une récente émission du site Arrêt sur Images, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, a évoqué une photo de Paris Match (voir ci-dessus) publiée cet été montrant François Fillon posant avec sa famille devant leur propriété. Elle compare leur demeure à un « château ». Une métaphore qui a, selon elle, un sens, comme elle l’explique : « C’est le château qui symbolise la dynastie familiale […] cela fait un peu régime féodal. »

De son côté, Le Canard Enchaîné, à l’origine des révélations sur le candidat, y est allée lui aussi de son clin d’œil au Moyen Âge en titrant, dans son numéro du 4 janvier 2017, « Un château et quelques oubliettes. »

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C’est n’est pas une première, comme l’a bien noté l’historien Jean Garrigue dans une interview au Point (à lire ici) : Valérie Giscard d’Estaing et Jacques Chirac avaient été eux aussi, en leur temps, critiqués parce qu’ils possédaient un château. On comprend alors que le terme de « château » fasse débat lorsqu’il s’agit d’évoquer la demeure de François Fillon (dont certaines structures datent bien du XIVe siècle, comme le rappelle Le Figaro en le désignant également comme un « fief », terme sur lequel nous reviendrons). Employer un tel qualificatif (le candidat des Républicains préfère désigner la demeure par le terme plus neutre de « maison ») renvoie à un imaginaire négatif lié à l’Ancien régime et bien ancré dans notre horizon culturel.

En effet, nous oublions souvent (tant c’est évident) que le premier acte qui symbolise notre modernité est symbolisé par la prise, le 14 juillet 1789 de la Bastille, un château médiéval construit sous le règne de Charles V. Cet acte entraîna d’ailleurs un vaste mouvement de révolte sociale, la Grande Peur (20 juillet – 6 août), durant laquelle nombre de vieilles forteresses médiévales furent attaquées afin de détruire les textes garantissant les droits seigneuriaux. C’est dans ce contexte que fut votée l’abolition des privilèges, durant la nuit du 4 août.

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La Prise de la Bastille, par Jean-Pierre Houël (1789)

Ce lien entre le pouvoir de la noblesse et le château n’échappe pas du tout aux contemporains. En Angleterre, en réaction à la Révolution française, certains lords se mettent à construire des châteaux pseudo-médiévaux, lançant ainsi la mode néo-gothique. Le palais de Kew, refait en incluant des fausses tours et des créneaux par l’architecte James Wyatt sur ordre du roi Georges III à partir de l’année 1800, est ainsi qualifié par ses détracteurs de « nouvelle Bastille ». Il est loin d’être le seul. Les bâtisses néo-gothiques, pour beaucoup, deviennent des symboles anti-démocratiques (voir à ce sujet Mark Girouard, The return to Camelot, p. 23-25 et 49-50).

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Le château néo-gothique de Kew en 1827, dans The Mirror of Literature, Amusement, and Instruction, Vol. 10, 275, Septembre 1827

Les États-Unis sont également touchés par le phénomène. Les nouvelles élites financières et industrielles construisent également des néochâteaux, comme le Hearst Castle, bâti pour le compte du magnat de la presse William Randolph Hearst au XXe siècle. Cette classe sociale est rapidement qualifiée par ses détracteurs de « Barons voleurs » (« robber barons« ), allusion directe aux nobles féodaux du Moyen Âge, comme le montre cette citation tirée de The Atlantic Monthly, 153, 1870 : « Les anciens barons voleurs du Moyen Âge, qui pillaient l’épée à la main […] étaient plus honnêtes que cette nouvelle aristocratie de millionnaires et d’escrocs. »

Cette association entre le château et les grands argentiers américains est tellement présente dans la culture américaine qu’on la retrouve par exemple dans une bande dessinée de 1989 consacrée à Oncle Piscou (personnage créé en 1947 par Carl Barks) et mise en scène par Don Rosa dans lequel le coffre-fort du canard le plus riche du monde prend la forme d’une forteresse médiévale.

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Don Rosa, Sa Majesté Picsou Ier, 1989. Il est intéressant de noter que Piscou descend d’une famille noble écossaise et qu’il affirme, dans la case en bas à gauche, avoir rapatrié de nombreuses affaires de son château ancestral des Highlands. Le lien entre vieille aristocratie féodale et nouvelle élite capitaliste est ici complètement assumé.

Plus tard, le château en vient à représenter dans les comics les régimes les plus brutaux (associés forcément à une « barbarie médiévale », et ce au moins depuis la Première Guerre mondiale, ce dont nous avions déjà discuté ici) comme celui de l’Allemagne nazie. À titre d’exemple, le chalet d’Adolf Hitler (le Berghof) à Berchtesgaden est représenté comme un immense château médiéval (qu’attaque notamment Captain America) sur la couverture de All Select Comics, 1, automne 1943.

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All Select Comics, 1, automne 1943

Bref, le débat autour de la demeure de François Fillon n’a rien de nouveau et ne se concentre pas sur le fait de savoir si oui ou non la bâtisse est médiévale, au sens archéologique ou historique, mais sur ce qu’elle représente. Certes, l’image du château est ambivalente. Elle peut évoquer par exemple un lieu de rêve associé à l’enfance, comme c’est le cas des pseudochâteaux qui occupe le centre des parcs Disney directement inspirés des châteaux néo-gothiques du XIXe siècle. Mais, dans le débat politique contemporain, pour beaucoup d’observateurs, les bâtisses médiévales constituent un élément négatif qui ne peut décemment être possédé – et encore moins habité – par un homme voulant occuper la plus haute fonction exécutive d’une démocratie.

Le Château de la Belle au bois dormant construit à Disneyland (Californie) en 1955.
Le Château de la Belle au bois dormant construit à Disneyland (Californie) en 1955.

Dans ce contexte, reste à savoir pourquoi François Fillon a désiré être pris en photo devant sa demeure. C’est que le château-symbole est porteur de plusieurs sens. Il peut aussi évoquer un désir d’immobilité, un point rassurant ancré dans le passé face un monde changeant rapidement. C’est déjà le pari qu’avait fait François Mitterrand sur son affiche produite pour la campagne des élections présidentielles de 1981, sur laquelle on aperçoit au second plan une église (celle de Sermages, dans la Nièvre, « fief » – l’emploi de ce terme, courant en politique, n’est d’ailleurs pas innocent – du candidat de la gauche) et un paysage rural. Tout cela évoque évidemment le village campagnard construit autour de la bâtisse ecclésiale, création spatiale et sociale du Moyen Âge (comme l’ont rappelé il y a peu nos confrères du magazine L’Histoire).

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L’image médiévaliste est déjà là pour apaiser (la flèche de l’église, jugée trop agressive, a d’ailleurs été enlevée sur la photo) ceux qui pourraient associer le leader du Parti socialiste à un changement trop brutal dans un pays dirigé depuis plus de vingt ans par la droite.

Ce bref détour par l’actualité nous montre qu’il existe bien des « Moyen Âge ». Celui que les historiens et les archéologues, mais aussi les reconstituteurs, tentent au mieux de nous faire découvrir, et ceux, très nombreux, sans doute bien plus présents que le premier, qui peuplent notre imaginaire. Autant de symboles qui ne sont pas près de disparaître.

William Blanc

Ajout du 8 février à 13h16 : Le passage concernant Oncle Picsou.

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques et je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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