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Le Moyen Âge en séries

Hier, il y avait les feuilletons. Aujourd’hui, il y a les séries. Hier, il y avait Thierry la fronde en collants. Aujourd’hui, on a des Vikings déguisés en hipster (et réciproquement). Les séries représentent toutefois une autre manière de reconstituer le passé et de le regarder. Le temps de la télévision linéaire n’est plus. Les budgets sont dignes des blockbusters hollywoodiens. Leur nombre donne le vertige. En 2016, TF1 en a diffusé près de 1 500 heures. Utilisées par les enseignants dans le secondaire, bien étudiées par les chercheurs anglo-saxons, les séries intéressent de plus en plus les historiens francophones comme l’ouvrage The Historians. Saison 1. Les séries TV décryptées par les historiens le démontre.

Un territoire déserté par l’historien

Les séries ont longtemps peiné à être annexées au territoire de l’historien. C’est le constat dressé par les auteurs de cet ouvrage. Et ce, malgré l’omniprésence de l’histoire (médiévale ou pas) dans les diffusions. Le Moyen Âge s’y taille la part du lion. De Games of Throne à Kaamelott, en passant par The last Kingdom et The white Queen, sans oublier Knightfall analysée ici, la période médiévale attire les studios. Écho de cette présence, deux des cinq contributions de l’ouvrage sont dédiées à des séries médiévalistes. L’objectif de l’ouvrage n’est pas de traquer les anachronismes, traque qui serait non seulement inutile mais aussi totalement inefficace. Le discours scientifique pèse peu ou pas sur le travail cinématographique. On se souvient des déboires de Jacques Le Goff et de son équipe d’historiens lors du tournage du Nom de la rose, étudié ici. L’ambition des auteurs, qui reprennent un cycle de conférences tenues à l’Université de Genève en 2016, est de faire dialoguer public et historiens, en s’intéressant à la manière dont on reconstruit le Moyen Âge dans une série télévisée.

Kaamelott ou le rire didactique

La première contribution porte sur Kaamelott, créée en 2005 et dont nous avons parlé à différentes reprises, comme ici. La série d’Astier s’inscrit dans la tradition ouverte par les Monty Python en 1975. La bande de Terry Gilliam avait revisité le cycle arthurien en croisant les temporalités, tout en mobilisant l’historiographie et les sources médiévales. Force est de constater que Kaamelott obéit au même schéma. La série revisite la matière de Bretagne, en la confrontant à notre siècle et en la questionnant de manière iconoclaste. Les pauvres chevaliers de la Table Ronde ne comprennent ni la raison, ni la fonction, ni le symbolisme de cette table alors que le château dispose déjà d’un mobiliser suffisant ! Astier verse aussi dans l’historiographie, par exemple, quand il reprend des débats sur la décadence de cet empire romain, et donc sur le début du Moyen Âge. Bref, Kaamelott fait rire en recyclant des références authentiques et les acquis scientifiques dus aux travaux d’historiens.

Vikings ou l’histoire des hipsters du IXe siècle

Viking (2013-) créée par Michael Hirst (à qui on doit aussi les Tudors) est une série fleuve : près de cinquante heures de programmation à ce jour. Ses moyens la hissent au niveau d’un blockbuster. Elle possède aussi un casting de stars venues du cinéma, à l’exemple de Gabriel Byrne. Dans cette contribution, il s’agit d’étudier les modalités de reconstitution du Moyen Âge, que notre rédaction avait déjà étudiée ici. Car la documentation permettant d’éclairer les VIIIe et IXe siècles scandinaves est plutôt limitée. Dans ces conditions, Hirst a mobilisé des sources plus tardives que les faits évoqués. Or, celles-ci sont davantage des évocations de mythes que des représentations d’événements historiques. Par ailleurs, l’absence de toute contextualisation conduit à des interprétations curieuses. On se souvient de la reconstitution (fin de la première saison) des sacrifices sanglants au temple d’Uppsala. Or, Hirst s’est appuyé largement sur la chronique d’un clerc, Adam de Brème, vers la fin du XIe siècle. Postérieure aux faits évoqués, la chronique se caractérise aussi par des clichés anti-païens, propres à la littérature hagiographique chrétienne. La religion viking y est vue comme une religion sanglante et barbare. Même si le réalisateur a atténué le caractère gore par le hors-champ et la musique douce, le parti-pris dû aux sources utilisées conduit à déplacer la série de l’histoire scandinave vers les mythes et les stéréotypes. De manière opposée, on pourrait ajouter que les chrétiens au contraire sont vus comme des barbares. La crucifixion d’Athelstan est ainsi un monument de sadisme et de violence. La représentation du Viking, sorte d’Übermensch, n’échappe pas aux clichés. Bref, on n’est plus ici dans l’Histoire mais dans des histoires qui en disent aussi beaucoup sur notre siècle. Car comme Kaamelott, Vikings bouscule les temporalités. Dans trente ans, les historiens de la mode utiliseront cette série, où les Vikings sont habillés comme des artistes bohèmes de Greenwich Village et tatoués comme des rockers. Déclinées en séries, le Moyen Âge continue de nous en dire beaucoup sur notre temps !

Yohann Chanoir

BRERO, Thalia, FARRÉ, Sébastien (éd.), The Historians. Saison 1. Les séries TV décryptées par les historiens, Chêne-Bourg, Georg Éditeur, 2017, 15 €.

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