Accueil / Cinéma / Le Moyen Âge spaghetti : « Robin des Bois et les pirates »

Le Moyen Âge spaghetti : « Robin des Bois et les pirates »

Robin au début du film est certain de ne pas se perdre. Des bornes en italien indiquent les limites du comté de Sherwood... il suffisait d'y penser.
Robin au début du film est certain de ne pas se perdre. Des bornes en italien indiquent les limites du comté de Sherwood… il suffisait d’y penser.

Le saviez-vous ? Robin des Bois a aussi un héros du cinéma italien. Yohann Chanoir, notre « monsieur cinéma », nous fait découvrir ce phénomène transalpin à nous parlant du film Robin des Bois et les pirates (1960).

Après le méta-film hollywoodien Les Aventures de Robin des Bois (1938), Robin des Bois est devenu une figure cinématographique plastique, filmée sous toutes les latitudes, déclinée sous forme de séquelles, de préquelles et de parodies improbables. Soucieux de surfer sur le succès d’un feuilleton britannique, les studios italiens se lancent dès 1959 dans la saga, avec comme remplaçant d’Errol Flynn, un ancien Tarzan, Lex Barker.

Un Robin des Bois à la fois original…

Dans cette version de 1960, de retour de croisade, Robin a été capturé par une bande de pirates. Ceux-ci le ramènent en Angleterre espérant toucher du père du captif une rançon conséquente et substantielle. Hélas, à l’approche des côtes anglaises, le navire essuie une forte tempête et commence à sombrer. Avant d’abandonner le bateau, les pirates délivrent Robin. Après avoir été drossé sur le rivage, notre Robin gagne à pied le château familial, dans un paysage indiscutablement méditerranéen, où même les panneaux indicateurs sont en Italien… Il découvre que son père a été dépossédé par l’intendant, qui fait régner la terreur dans le bon comté de Sherwood. Dès lors, avec l’aide des pirates, Robin entend recouvrer ses biens et ramener la justice sur ses terres. On le voit, dans cette version, le héros n’est plus l’exemplum de tout un peuple, ni le fidèle sujet d’un prince qui in fine (r)établira un État de droit, exerçant avec équité le monopole de violence légitime.

et traditionnel.

En dépit de ses variantes, cette production italienne s’inscrit dans la tradition forgée en 1938. Robin des Bois se bat toujours, dans la forêt de Sherwood, contre un pouvoir usurpé, une soldatesque sanguinaire, une domination inique. L’histoire de Robin et de ses pirates est bel et bien un nouvel épisode de cette lutte entre dominants et dominés. Si le film ne s’attarde pas sur le conflit entre Saxons et Normands, le personnage de l’intendant se calque sur la représentation des « Hommes du Nord » forgée par Hollywood en 1938 et reprise en 1952 dans Ivanhoé de Richard Thorpe. Ce sont les joyeux compagnons du héros qui détonnent un peu. Fi des habituels paysans opprimés, oubliés les artisans pressurés, place aux pirates, qui s’apparentent davantage d’ailleurs à des flibustiers. Il y a aussi les compagnes de ces drôles de pirates, à mi-chemin entre courtisanes et prostituées, et qui auraient donné à Frère Tuck de drôles d’envies. On retrouve ainsi le caractère pluriel de la bande à Robin, illustration, en modèle réduit, d’un melting-pot forgé contre une oppression incarnée par le vil intendant Brooks (Mario Scaccia), dont la prestation de bad guy, fourbe et sadique, ne démérite absolument pas. Quand à Lex Barker, ses acrobaties, sans valoir celles d’Errol Flynn, font de lui un « bandit social » (Eric Hobsbawm) fort convaincant. C’est bien sous ce prisme qu’il faut voir ce Robin des Bois transalpin, à savoir comme une figure plurielle, acteur d’un « mouvement pré-social », à la fois héros, champion, vengeur, justicier et un (petit) peu libérateur.

Un Moyen Âge ravioli

À première vue, l’historicité de ce Robin des Bois est des plus fantaisistes. Prodrome du réchauffement climatique, le Comté de Sherwood devient une région côtière. Cela ne plaide pas pour une reconstitution historique orthodoxe. La présence de pirates surprendra l’amateur plutôt habitué au monde de la forêt, bien absente de ce film. Mais l’historien trouvera de quoi se rassurer dans cette production. Le piratage est bien attesté au Moyen Âge, même si le distinguo entre pirates et corsaires n’est pas établi avant la fin du XIIIe. Il existe aussi, pour reprendre la belle l’expression de Wolgang Kaiser, une véritable « économie de la rançon ». Le captif est un « butin vivant » qui, quand il est de bon lignage comme notre Robin, peut s’échanger à fort bon prix. On retrouve également cette « merveille du Moyen Âge » (Jacques Le Goff) qu’est le château, véritable centre nerveux de la seigneurie.

Force est de reconnaître toutefois que le repaire castral n’échappe à aucune des fantaisies coutumières des films dits médiévalistes. Aux murs de l’aula, on observe la présence d’armes et de boucliers, suspendus comme à l’époque de… Walter Scott. On trouvera aussi l’inévitable prison sordide et les couloirs secrets, passages obligés de toute production sur la période médiévale. Conformément à la tradition, que Le Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud reprendra, le Moyen Âge est vu comme une époque barbare : mariage forcé, justice expéditive, soldatesque sanguinaire, personnages cyniques… Seule lueur dans ce monde de brutes et de truands, Robin des Bois !

Giorgio Simonelli a donc su composer un film rythmé, où Lex Barker montre tout son talent. Quelques clins d’œil aux grands films sur le Moyen Âge (duel dans l’escalier, assaut de la forteresse…) achèvent de faire de ce Robin des Bois italien une réalisation sympathique.

Yohann Chanoir

"Il fait quand même bien chaud maintenant à Sherwood" semble penser Robin.
« Il fait quand même bien chaud maintenant à Sherwood » semble penser Robin.

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge. Il participe depuis deux ans à l'aventure d'Histoire et Images médiévales.

À découvrir

Camelot (1960) ou la table ronde utopique. Chronique arthurienne 5

Le mythe arthurien est plus présent aujourd’hui dans la culture populaire qu’il ne pouvait l’être …

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money