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Le roi Arthur de Guy Ritchie : une légende de notre temps. Chronique arthurienne 3

Le mythe arthurien est plus présent aujourd’hui dans la culture populaire qu’il ne pouvait l’être au Moyen âge, comme nous l’avons évoqué ici. Avec ses chroniques arthuriennes, la rédaction d’Histoire et Images médiévales s’intéresse aux œuvres contemporaines, de plus en plus nombreuses, qui adaptent la légende de Camelot.

Aujourd’hui, nous allons parler du blockbuster très attendu : Le Roi Arthur. La Légende d’Excalibur (King Arthur : Legend of the Sword), de Guy Ritchie. Habitué aux films à très gros budget, le réalisateur nous livre ici une version de l’épopée on ne peut plus actuelle. On s’en souvient, le film d’Antoine Fuqua, Le Roi Arthur (2004) avait des accents de péplum pour mieux surfer sur le succès de Gladiator. Aujourd’hui, au revoir les sandales et les costumes de centurion. Game of Thrones et Le Hobbit sont passés par là, et cette version du mythe doit beaucoup à la fantasy, dont elle reprend en grande partie l’imagerie et certains acteurs. On voit ainsi apparaître à l’écran Aidan Gillen, alias Littlefinger de la série Game of Thrones). Ce lien avec les genres de l’imaginaire n’a rien de bien nouveau. John Boorman avait réalisé Excalibur au tout début des années 1980 après avoir échoué à adapter Le Seigneur des anneaux (c’est Ralph Bakshi qui s’en chargera, mais en animation, comme nous l’avions évoqué ici). Mais le film de Guy Ritchie pousse la référence à la fantasy (et parfois l’imitation) à son comble en collant des éléments parfois directement tirés des films récents, comme les éléphants géants du Retour du roi.

Des éléphants géants se sont échappés du plateau du Retour du roi pour rejoindre le film de Guy Ritchie.
Des éléphants géants se sont échappés du plateau du Retour du roi pour rejoindre le film de Guy Ritchie.

Le Roi Arthur : La Légende d’Excalibur reprend également une tradition propre au mythe arthurien américain. Dans ces versions, à la différence des textes médiévaux, le héros (que ce soit le roi ou un de ses chevaliers) est un jeune homme venu des classes populaires qui finit par accéder à la Table ronde (comme c’est le cas dans la BD des années 1930 Prince Valiant  dont nous avons parlé ici ou bien là) ou par retirer, armé de son seul courage, l’épée du rocher (confondue, pour ne pas encombrer le scénario de détails complexes, avec Excalibur). Cette image de self-made-man se retrouve dans de très nombreuses adaptations états-uniennes de la légende, comme le très récent Kingsman (2014). Dans le film de Guy Ritchie, la logique est poussée à son extrême, faisant du jeune Arthur le membre d’un gang londonien appelé à devenir roi. “Né dans la rue, destiné à être roi…” ou encore “la rue a son roi” affirment ainsi les affiches de promotion du long-métrage. Elle dénote un choix de cibler particulièrement un public populaire sensible à cette rhétorique et marque l’aboutissement d’un processus commencé voilà plus d’un siècle aux États-Unis.

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Le choix de Charlie Hunnam pour jouer le futur souverain, acteur qui s’est fait connaître en tenant le rôle principal de la série Sons of Anarchy consacré aux gangs de bikers, permet sans doute de forcer encore plus le trait et fait de cet Arthur-là un quasi Rocky Balboa médiéval. D’ailleurs, au début du film, on le voit s’entraîner et devenir un adulte en combattant à mains nues dans une sorte d’arène, un destin qui évoque aussi le film Conan le barbare (1982) consacré à l’un des grands self-made-men de la fantasy, un barbare devenu souverain.

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Roi Arthur ou Rocky Balboa ?

Fils du peuple, Arthur combat évidemment un tyran, Vortigern (dont les hommes font le salut nazi) et lutte pour rétablir une royauté plus juste. Encore une fois, Guy Ritchie n’innove pas du tout. Associer Arthur a un souverain quasi-démocrate (et ses adversaires à des dictateurs) date au moins du cycle romanesque de T.H. White appelé The Once and future King dont le premier tome a été adapté en 1963 par les studios Disney sous le titre de Merlin l’enchanteur  (dont nous avons longuement parlé ici). Néanmoins, on le verra, à la différence du souverain de T.H. White, Charlie Hunnam n’a plus grand-chose d’un utopiste.

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Les troupes de Vortigern en plein défilé de Nuremberg

Le Roi Arthur : La Légende d’Excalibur s’inspire également d’évolution très récente du mythe, à commencer par la présence de personnages extraeuropéens. C’est une tendance forte des représentations arthuriennes contemporaines, qui a commencé avec le comic-book Camelot 3000. Bédivère, un chevalier maintes fois cité dans les textes médiévaux et dans le film l’un des plus proches compagnons du jeune Arthur, est joué par exemple par Djimon Hounsou, acteur né au Bénin. Le clin d’œil à Gladiator (D. Hounsou y incarnait le compagnon de Maximus) est évident, tout comme celui aux films d’arts martiaux lorsque l’on voit que le maître qui entraîne le jeune Arthur est un Asiatique (appelé Georges et jouée par Tom Wu). Autant d’éléments faits pour plaire à un public mondialisé qui souhaite voir un casting plus diversifié, quitte à prendre de très nombreuses libertés avec les textes médiévaux.

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D. Houson joue Bedivère
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Georges, joué par Tom Wu, en pleine séance avec de Kung Fu avec le jeune Arthur

En effet, alors que, pour créer Excalibur, John Boorman s’était appuyé sur Le Morte Darthur de Thomas Malory (fin du XVe siècle), on peine à voir la trace d’une quelconque influence des versions anciennes du mythe dans le film de Guy Ritchie, sauf peut-être dans la première partie. Lui et ses scénaristes, comme une grande partie d’entre nous, bercés de culture populaire actuelles, se plaisent surtout à citer des films ou des textes arthuriens très récents, voire des éléments pop plus larges. En ce sens, si l’introduction du Roi Arthur : La Légende d’Excalibur, qui se déroule durant l’enfance d’Arthur, contient quelques allusions à la légende médiévale (on y voit Uther, Merlin, Mordred), l’action, elle, se passe dans un cadre totalement nouveau, avec beaucoup de personnages inédits. Il s’agit d’offrir à une nouvelle génération (le public visé, en plus d’être populaire, est évidemment jeune) une nouvelle version du récit arthurien, maintenant déconnectée en grande partie de ses sources médiévales. Dans le film de Guy Ritchie, Merlin est ainsi remplacé par Bedivère et surtout par « la Mage », jouée par Astrid Bergès-Frisbey. Elle incarne un personnage liant la magie et la défense de la nature contre les forces du mal à la féminité, association popularisée par l’auteure américaine Marion Zimmer Bradley et ses romans comme Les Dames du lac (1983).

Mais la place des femmes reste secondaire dans Le Roi Arthur : La Légende d’Excalibur, et l’action principale et le combat restent l’apanage des hommes. Le film vogue là à contre-courant de nombreuses adaptations récentes du mythe, qui tendent plutôt à mettre en avant des femmes, soit en guerrière, soit prenant tout simplement la place du roi Arthur, comme c’est le cas dans le comics The Once and future queen qui vient juste de paraître chez l’éditeur Dark Horse.

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Pourquoi un tel choix ? Le corps ultravirilisé d’Arthur semble suivre une tendance générale, des comics aux jeux vidéo, qui tend à montrer de plus en plus de physiques bodybuildés improbables, comme en réaction à la présence des femmes dans des rôles jadis réservés à des hommes. C’est une clef d’explication. Mais l’imagerie même des self-made-men américains joue aussi à plein. Dans les fictions récentes, l’homme pauvre, qu’il soit un rappeur, un sportif, un boxeur, ne « réussit » sa vie qu’en développant un corps puissant qui lui permet d’endurer les épreuves qu’il rencontre sur la voie du succès et qui viennent à le justifier (le footballeur David Beckham, lui-même issu d’un milieu modeste, fait d’ailleurs une brève apparition à l’écran). C’est parce qu’Arthur vient de la rue qu’il peut tirer Excalibur, à la différence de l’aristocrate Vortigern représenté lui par un acteur (Jude Law) au physique moins imposant.

À force d’insister sur la réussite personnelle, sur cette guerre de tous les instants pour parvenir à la gloire, l’aspect collectif de la légende, symbolisée par la Table ronde évoquée brièvement à la fin du film, passe au second plan. Certes, celle-ci est bien là et symbolise le melting pot américain, accueillant en son sein les compagnons d’Arthur venus, comme lui, de la rue, et ce quelles que soient leurs origines. Mais le souverain est surtout ici un jeune talent en marche vers le succès grâce à son « entourage ». Le mythe arthurien est ici moins une utopie que l’image de la réussite dans un monde ultralibéral hypercompétitif. On avait déjà cette idée chez le rappeur Jay-Z pour qui le Graal (dans sa chanson Holy Grail – 2014) ne représente pas un accomplissement moral, mais le succès, la richesse et ses conséquences.

En France, c’est un autre rappeur, Sofiane, venu de Stains dans le 93, qui s’est associé au Roi Arthur : La Légende d’Excalibur pour sortir le 15 mai 2017 une chanson, « Parti de Rien », dont les paroles renvoient elle aussi à l’image d’un roi venu de la rue, comme le montre les paroles :

Devenu un prince oublie le crapaud / Plus près du soleil mon cœur est un drone / J’épongerais le sang dans mon drapeau / Juste un élu qui récupère son trône / Parti de rien, j’arrive au top / Parti de rien, j’arrive au top

On ne s’étonnera pas non plus que les extraits du film insérés dans le clip de Sofiane (sans doute tourné au Parc de la Courneuve et vu 750 000 fois en deux jours sur YouTube) renvoie au moment où le jeune Arthur grandit en s’entraînant au combat. On n’est pas plus surpris lorsque le rappeur détourne l’affiche du film « Né dans la rue, destiné à être roi » pour sa affirmer ses désirs d’ascension sociale : « Né dans le 93, destiné à être roi de Paris ».

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Mais pourquoi des rappeurs s’intéressent-ils tant à une figure médiévale ? Après tout, les self-made-men pouvant leur servir de modèle sont légion, notamment dans le sport. Pour comprendre cette fascination, il faut revenir au XIXe siècle. À cette époque, les auteurs des classes dominantes, craignant des soulèvements qui, pensaient-ils, mettrait fin à la civilisation, n’hésitaient pas comparer les ouvriers des grandes villes, assimilés à des délinquants, à des barbares venus du Moyen âge. Au début du XXe siècle, ce discours s’est déplacé notamment sur la petite délinquance, perçu comme un fléau « médiéval » que seuls des détectives courageux, comparés à des chevaliers, pourraient vaincre. Voilà pourquoi le super-détective Batman est appelé, dès 1940, le « chevalier noir » (nous en avons parlé ici, mais aussi là).

Après la Seconde Guerre mondiale, les premiers gangs de jeunes, notamment ceux qui deviendront les bikers, s’approprieront ce discours pour se donner une identité et faire peur aux classes dominantes. Nombre de groupes de motards prendront ainsi des noms rappelant les barbares médiévaux. Cela explique sans doute pourquoi Georges Romero a réalisé Knightriders en 1981, film empruntant à la fin à la mythologie arthurienne et aux films de bikers.

Plus tard, ce sont les rappers qui vont se réclamer de l’iconographie médiévale, notamment en utilisant, à partir du début de la fin des années 1990, l’écriture gothique créée au XIe siècle sur leurs albums et sur leurs tatouages. Snoop Dogg est sans doute l’un des premiers à avoir popularisé cette pratique comme le montre cette couverture de son album Paid tha Cost to Be da Bo$$ (2002).

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Clairement, la vision du mythe arthurien proposée par le film de Guy Ritchie s’inscrit dans son temps. Elle attire parce qu’elle renvoie à des désirs très actuels. C’est sans doute pour cela que la légende de Camelot fascine aujourd’hui à ce point. Sa plasticité permet à n’importe qui de l’invoquer et de la réutiliser. Nul doute que nous allons encore en entendre longuement parler.

William Blanc

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen Âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). Outre plusieurs articles dans des revues scientifiques, je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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