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Les armées fantômes : le Moyen Âge « qui revient »

Les légendes les plus diverses nourrissent la culture médiévale européenne : certaines sont circonscrites dans le temps et dans l’espace, d’autres ont connu une formidable diffusion géographique et ont survécu au passage des siècles. Une de ces légendes concerne les armées fantômes (ou armées prodigieuses, ou encore chasses fantastiques), c’est-à-dire des troupes spectrales de non-morts lesquelles, au tomber de la nuit, émergent de l’outre-tombe pour semer la terreur sur la Terre.

Thème symbolique, expression de l’esprit humain, la croyance des armées fantômes liée à la crainte ancestrale de la mort et des ténèbres, à la peur commune aux sociétés pré-modernes de rester seuls en plein air la nuit, dépourvus de la protection fournie par la communauté. D’un point de vue symbolique, l’obscurité a une double acception : en tant que manque de lumière naturelle, elle représente le lieu de l’extraordinaire et du surnaturel par excellence, c’est-à-dire des plusieurs manifestations du sacré – en bref, si d’une coté elle inquiète, de l’autre elle séduit.

On serait tenté de dire que ce mythe naît avec l’homme : Pausanias décrit les troupes spectrales de la bataille de Marathon (« Là-bas, durant toute la nuit, on put entendre des chevaux hennir et des hommes combattre ; celui qui tente de voir précisément ce qui se passe ne s’en tire pas sans dommage») et Plutarque réfère, dans ses Vies parallèles, que pendant la bataille de Salamine on vit dans le ciel des armées prodigieuses et des figures d’hommes, qui tendaient les mains au-devant des galères grecques. Un extrait très intéressant de la Bible raconte :

« Vers ce temps-là Antiochos préparait sa seconde expédition en Egypte. Il arriva que dans toute la ville, pendant près de quarante jours, apparurent des chevaliers qui couraient dans les airs vêtus de robes brodées d’or, des troupes armées disposées en cohortes, des escadrons de cavalerie rangées en ordre de bataille, des attaques et des charges conduites de part et d’autre, des agitations de boucliers, des forêts de piques, des épées tirées hors du fourreau, des traits volants, un éclat fulgurant d’armures d’or et des cuirasses de tout genre. Aussi tout priaient-ils pour que cette apparition fût de bon augure » (2 Mac. IV, 5, 1).

Le mythe de l’armée fantôme est directement lié au thème de la chasse sauvage, caractéristique de l’Europe occidentale, en particulier de l’Allemagne et de la Britannia ; la mythologie nordique nous parle du dieu Odin qui, pendant les nuits de la Période Sacrée (c’est-à-dire celle qui comprend les douze jours suivant le solstice d’hiver), conduit le cortège des âmes des soldats morts à la guerre autour du monde, à cheval sur un monstre à huit pattes. La structure narrative du mythe part toujours d’un cortège nocturne d’êtres surnaturels, qui remue ciel et terre pendant une battue de chasse acharnée, suivis de leurs hommes, chevaux et limiers. Chaque culture a son conducteur : Odin pour la Scandinavie, le Roi Arthur pour la Grande-Bretagne, Charlemagne pour la France, le roi Waldemar pour le Danemark, l’exercito antiguo pour l’Espagne, Wotan et sa Wütendes Heer (« armée furieuse ») pour l’Allemagne; quelque fois on peut y rencontrer le Diable en personne. Le cortège surnaturel peut être composé par des animaux uniquement (comme dans la plupart des cas), par des âmes damnées, monstres ou êtres surhumains, non-morts.

Åsgårdsreien » (« La chasse sauvage »), Peter Nicolai Arbo, 1872.

Le Moyen Âge européen recueille et organise cette tradition complexe. Le grand médiéviste Georges Duby parle, à propos de ce thème, d’un prodige cité par Raoul Glaber (XIe siècle) :

« Dans le bourg fortifié de Tonnerre vivait pieusement un prêtre nommé Frottier […]. Un dimanche, comme le soir tombait, avant le dîner, il se mit, pour se détendre un peu, à la fenêtre de sa maison ; regardant au-dehors, il vit venir du Septentrion une innombrable multitude de cavaliers qui semblaient aller au combat et se dirigeaient vers l’Occident. Il les regarda de tous ses yeux pendant un bon moment, puis voulut appeler quelqu’un de sa maison pour être témoin avec lui d’une telle apparition. Mais à peine avait-il appelé que la vision se dissipa et disparut bien vite. Lui, l’esprit frappé de terreur, à peine pouvait-il retenir ses larmes. Bientôt il tomba malade et mourut l’année suivante, aussi bien qu’il avait vécu. » (G. Duby, l’An mil).

On raconte aussi qu’en 1123, dans le comté de Worms, on vit pendant plusieurs jours une multitude de gens armés à pied et à cheval qui allait et venait avec grand bruit, se rendant tous les soirs vers l’heure de none à une montagne qui paraissait le lieu de réunion. Le voisinage s’approcha de ces soldats en les conjurant au nom de Dieu de leur expliquer leurs intentions, et ce que signifiait cette troupe innombrable. Un des soldats ou fantômes répondit : « Nous ne sommes pas ce que vous vous imaginez, ni vrai fantômes, ni de vrais soldats; nous sommes les âmes de ceux qui ont été tués en cet endroit dans la dernière bataille. Les armes et les chevaux que vous voyez sont les instruments de notre supplice, comme ils l’ont été de nos péchés. Nous sommes tout en feu, bien que vous ne voyiez rien en nous qui paraisse enflammé ».

En 1236, un autre combat « aérien » (ou céleste) est mentionné par Mathieu Paris au Pays de Galles. Une autre légende plus tardive veut que sur le champ de bataille d’Auray en 1364 (conflit décisif pendant la Guerre des Cent Ans) les âmes des morts qui n’avaient pas reçu l’absolution aient été condamnées à rester liées à leur cadavres ; pendant la nuit elles émergeraient de la terre et traverseraient le champ de bataille. Celui qui aurait la malchance de passer là-bas et de croiser ces âmes damnées, serait condamnée le jour d’après à mourir… Des croyances de ce genre sont également très diffusées en Bretagne.

En 1506, pendant quatre semaines on signala à Nordfeld en Allemagne une bataille entre des cavaliers rouges sans tête et des cavaliers blancs, qui se termina selon les témoins dans une forêt. En 1517, en Italie, une armée fantôme serait aussi apparue près d’Agnadello (province de Crémone), dans le lieu où quelque années auparavant l’armée de Venise avait affronté celle du roi français Louis XII. Des chroniques mentionnent qu’en ces régions de la Lombardie, certains aperçurent des soldats éthérés combattre entre eux, dans le fracas des armes et les hurlements.

1531 – Chasse céleste et armée vue dans le ciel de Strasbourg, « Le Livre des Miracles », éditions Taschen ©

On trouve des histoires semblables dans le Sud de l’Italie : une légende raconte qu’une armée fantôme aurait assiégé le château abandonné de Capo Rizzuto en Calabre.

« Bien que beaucoup de siècles se soient passés, autour des remparts on entend périodiquement des cris qui commandent l’assaut, et des hommes apparaissent du néant et avancent armés ; de plus, des vaisseaux fantômes apparaissent près de la côte, toutes voiles dehors et artillerie en action. Tout cela s’évanouît en quelques minutes » affirme le médecin Ludwig Lavater, qui en 1570 publie à Zürich De spectris, lemuribus et variis presagitationibus tractatus vere aureus ; il ajoute : « On voit des épées dans l’air, des lances et milliers d’autres objets; on voit ou on entend dans l’air ou par terre des armées qui s’affrontent et prennent la fuite, on entend un cri terrible et la clameur des armes ».

Le mythe de l’armée fantôme a survécu aux siècles : à l’époque moderne, également, ces apparitions ont continué à stimuler l’imaginaire collectif. Sébillot nous rappelle notamment que dans le Bocage normand, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, certains assuraient avoir vu, juste avant des événements cruciaux (comme les révolutions en 1789, 1830, 1848), des cavaliers galoper et combattre dans le ciel.

En 1936, pendant une promenade sur les côtes de Loe Bar en Cornouailles, un garçon nommé Stephen Jenkins affirma avoir vu une armée fantôme médiévale à cheval (apparition qu’il aurait eu aussi 38 ans après sur le même lieu).

En 1973, quatre touristes allemands qui campaient dans le parc du château de Trezzo sull’Adda (Mi), un manoir lombard en ruine occupé par les Visconti, ont raconté avoir vécu une expérience troublante. Pendant la nuit, ils auraient été rejoints par une armée habillée avec heaume en fer, chaque soldat emmenant une torche dont la flamme tremblait dans l’obscurité. Les malheureux touristes auraient été invités à suivre les guerriers dans une grande salle dans le château, au beau milieu d’une fête. Le matin suivant, les quatre allemands se réveillaient en plein air, troublés et incrédules de ce qui c’était passé.

L’idée des armées fantômes qui reviennent sur la terre pour poursuivre leur bataille éternelle a façonné l’imaginaire populaire, et a été réinterprétée dans la littérature ou le cinéma modernes de plusieurs manières. Le schéma s’y répète de manière souvent identique : on rencontre en général un antagoniste (un roi cruel ou un sorcier) qui exploite une armée fantôme pour arriver à dominer le monde entier. Cette idée fascine le grand public pour deux raisons fondamentales : elle le terrorise (le cinéma et les bandes-dessinées foisonnent de détails macabres) et force le protagoniste à s’ingénier pour se débarrasser de ces soldats morts plusieurs siècles auparavant.

En 2006, lors de la publication de la bande-dessinée « Kaamelott – L’Armée du Nécromant » (écrit par A. Astier et illustré par Dupré), une armée fantôme est levée par un mage puissant (le Nécromant) contre roi Arthur et ses chevaliers. L’histoire est néanmoins traitée de manière hilarante.

Zagor, « L’Orda del Male », n. 196, 1981.
Kaamelott – L’armée du Nécromant », 2006.

La bande-dessinée italienne a réintroduit le thème de nombreuses fois : de Zagor (L’Orda del Male, n° 196, 1981), où le mage Mord déclenche contre Zagor les Guerriers du Mal, une armée de squelettes monstrueux qui arriveront à tuer le protagoniste, jusqu’au plus récent Dampyr (La Colonna Infernale, n° 49, 2004), qui relit d’un point de vue moderne la légende médiévale de Hellequin (« le roi de l’enfer »), c’est-à-dire le lutin démoniaque qui devient chef d’une armée fantôme terrible et sème régulièrement sur Terre dévastation et terreur. L’origine de ces bandes-dessinées pourrait bien être littéraire : Tolkien, dans Le Seigneur des AnneauxLe retour du Roi, a imaginé une armée de morts (reprise dans le film du même nom) qui, n’ayant pas respecté un pacte de fidélité passé avec le Roi du Gondor, est condamnée à ne plus jouir du repos éternel jusqu’à l’accomplissement de son serment.

« Elrohir donna donc à Aragon une corne d’argent et il la joua; ceux qui se trouvaient dans les parages croyaient entendre le son d’autres cornes répondre à la première, lequel ressemblait un écho de cavernes profondes et lointaines. On n’entendit rien d’autre, bien qu’on fusse bien conscients qu’une armée énorme était rassemblée sur la colline. Un vent glacial comme le souffle des fantômes descendait des montagnes. Aragon cria donc près de la Roche avec une voix puissante: « Traîtres, pourquoi êtes vous arrivés ici? » On entendit une voix lui répondre de loin, dans l’obscurité: « Pour respecter notre serment et reposer en paix » (Le Seigneur des Anneaux, p. 948).

Dampyr, « La Colonna Infernale », n. 49, 2004
Le Seigneur des anneaux – Le Retour du Roi, 2003

Le cinéma évoque également ce thème à plusieurs reprises. L’une des traces les plus anciennes est le péplum hollywoodien Les Argonautes (1963), dont la justesse historique douteuse propose au public une séquence extraordinaire réalisée en stop motion par l’artiste américaine Ray Harryhausen, où un détachement de squelettes armés de boucliers et d’épées cherche à mettre en déroute Jason et ses compagnons.

Jason et les Argonautes, 1963

Disney aussi a proposé son interprétation du thème dans l’un de ses long métrages les moins célèbres (bien que le directeur artistique fusse Tim Burton), Taram et le Chaudron magique (1985), où le cruel Roi Cornelius, après avoir trouvé le légendaire chaudron magique, en exploite les pouvoirs pour ressusciter une armée de morts et dominer le monde entier.

Dans le film d’épouvante L’armée des ténèbres (1992), le protagoniste Ash, catapulté dans le XIII siècle, se retrouve à combattre une armée de fantômes et squelettes vivants (armée qui donne son nom au film) qui attaque le château. Le film est à mi chemin entre les ambiances fantasy et des situations trash, et le mythe connaît ici sa transposition comique.

Taram et le Chaudron magique », 1985.

 

L’Armée des ténèbres », 1992.

La conclusion du film L’Apprentie Sorcière (1971) suggère d’autres pistes intéressantes. Située pendant la Seconde Guerre mondiale, le film offre une interprétation historique inédite : les soldats allemands arrivent à débarquer sur les côtes anglaises, mais un enchantement les oblige à se mettre en déroute. Miss Prince, le héros, arrive en effet à animer les armures médiévales d’un château ! Le passé sauve l’Angleterre de la barbarie et de la guerre…

L’Apprentie sorcière », 1971.

De nos jours le mythe de l’armée fantôme est devenu une source de divertissement cinématographique, et la lumière artificielle nie à l’obscurité sa dimension transcendante. Toutefois, le passé continue à hanter les champs de bataille : non plus comme une légende, mais grâce à l’archéologie expérimentale. L’année dernière, près d’Azincourt, on a vu l’armée française de Charles VI et celle anglaise de Henri V s’affronter de nouveau 600 ans après la bataille du 1415… Il ne s’agit, bien sûr, plus de fantômes, mais de l’évocation du conflit le plus décisif de la Guerre des Cents Ans ; l’initiative a été organisée par un groupe d’associations qui s’occupe de recherche et d’évocations historiques. Mais après tout… que ce sont les reconstitutions modernes, sinon la tentative de réveiller un passé jamais éteint ?

Article : Roberto Del Monte
Traduit de l’italien par Silvia Frison

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

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5 commentaires

  1. Il y a également un très bon roman de Fred Vargas qui parle des armées fantômes, et plus particulièrement de la Mesnie Hellequin: « L’armée furieuse ». C’est d’ailleurs dans ce roman que j’ai entendu parler de ce mythe pour la première fois.

  2. Très intéressant ! Je me demande si on trouvera un jour une explication scientifique à certaines de ces évocations…

  3. Je vous remercie, toutes les suggestions sont les bienvenues

  4. très bon article! vous auriez également pu évoquer « les douze travaux d’Astérix », qui met en scène une armée fantôme, et le récent jeu « the Witcher 3 », sous-titré « la chasse sauvage »….

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