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Monstres et merveilles dans la légende de Beowulf

Incipit du Beowulf, sur l’expression « Hwæt » (« Ecoute »), enluminure tirée du Beowulf, fin Xe siècle. Cotton MS Vitellius A XV, f. 132r.

Nous avions très récemment évoqué, aux côtés de l’historien Alban Gautier, la légende du Beowulf, monument de la littérature anglo-saxonne transmis par un unique manuscrit du Xe siècle, dont la langue et l’imaginaire ont inspiré les romans de J.R.R Tolkien. Ce manuscrit, c’est le Cotton MS Vitellius A XV, conservé à la British Library. Le manuscrit, intégralement numérisé et consultable en ligne, contient d’ailleurs d’autres textes que celui du Beowulf. Nous vous proposons aujourd’hui de revenir sur une partie de ce manuscrit, ou plutôt sur le bestiaire qui en peuple les pages.

Des fourmis chercheuses d’or (en haut), dans le pays lointain de Gorgoneus. Enluminure tirée des Merveilles de l’Orient. Angleterre, fin Xe siècle, Cotton MS Vitellius A XV, f. 101r

Le Cotton MS Vitellius A XV, couramment appelé Beowulf, est en un codex composite, composé d’œuvres très différentes, pour la plupart recopiées en ancien anglais (peut-être un dialecte de Mercie). Des indices paléographiques et codicologiques laissent penser que ces différentes parties, en apparence très hétéroclites, étaient destinées à former un ensemble très cohérent, sans doute rédigé par un seul et unique copiste. En plus du Beowulf, le codex contient en autres un texte connu sous le nom de Merveilles de l’Orient. Texte unique et fascinant, Les merveilles de l’Orient est une traduction d’un ancien texte grec. C’est un travail composite, compilation savante des travaux d’Isidore de Séville, saint Augustin, Virgile ou Pline, à mi-chemin entre la tradition classique et la patrologie chrétienne. Cette partie du manuscrit, indépendante du Beowulf, ne mérite pourtant pas moins l’attention.

Serpent à deux têtes et ânes cornus. Cotton MS Vitellius A XV, f. 99v

Sans doute traduits en plusieurs exemplaires qui ont circulé dans toute l’Europe, seulement trois manuscrits des Merveilles ont survécu, tous d’origine anglo-saxonne. La version contenue dans le Beowulf est la plus ancienne, probablement datée de la fin du Xe siècle. Comme les deux autres, cette version contient de nombreuses enluminures, fait exceptionnel pour la traduction d’une œuvre profane en langue vernaculaire.
Les Merveilles font la part belle à un bestiaire foisonnant, souvent fantastique. L’intérêt pour les mirabilia (les merveilles de la création) est déjà très marqué au Xe siècle et vues les sources qu’il reprend (Les Etymologies d’Isidore de Séville notamment), on ne doit pas s’en étonner. Le texte des Merveilles commence sans préface ni explication, avec une description d’une région qui serait proche de Babylone, appelée Antimolima. Il est dit de cet endroit qu’on y trouve « des béliers aussi grands que des bœufs ». Si le texte manque de cohérence géographique, il se montre très précis dans les descriptions des espèces qui y sont citées. Le texte saute des merveilles de l’Afrique à celles de l’Asie, suggérant un intérêt marqué de l’auteur pour ces merveilles, ces créatures, plutôt que pour leur environnement. Les descriptions sont souvent courtes, contiennent quatre informations principales : le nom de la merveille ou de la race monstrueuse, où on la trouve, ce à quoi elle ressemble et enfin de quoi elle se nourrit.

Les mystérieux béliers du pays d’Antimolima. Cotton MS Vitellius A XV, f. 98v
Un blemmyes : son visage se trouve « encastré » dans son torse… Cotton MS Vitellius A XV, f. 102v

La croyance dans l’existence de races monstrueuses était très ancrée dans la pensée médiévale. On admettait que ces créatures existaient dans les confins du monde (en Orient le plus souvent), croyance reprise à l’Antiquité gréco-romaine. Le bestiaire antique et médiéval y est largement représenté : créatures gigantesques ou minuscules, monstres difformes, anthropomorphes, créatures hybrides, cannibales, etc. On y retrouve notamment les fameux blemmyes, race monstrueuse non identifiée par l’auteur des Merveilles de l’Est : « Sur une autre île sont nés des hommes sans têtes qui ont leurs yeux et leur bouche dans leurs poitrines. Ils mesurent huit pieds de haut et huit de large ». Un monstre qui va devenir une véritable célébrité jusqu’à l’époque moderne.

Les Merveilles de l’Orient (et plus largement le Beowulf), ouvre une fenêtre sur l’imaginaire médiéval à une époque qui n’est pas encore marquée par l’encyclopédisme et le goût des savants pour les merveilles (qui se développera surtout à partir du XIIe siècle). Un texte précurseur à plus d’un titre.

Frédéric Wittner

Cet article est une traduction d’un billet publié sur le blog de la British Library, à l’occasion de la numérisation du Beowulf.

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