Accueil / Lectures / Mordred, ou l’abysse des sens

Mordred, ou l’abysse des sens

« Le Graal, c’est ma passion. » Voilà ce qu’aurait pu dire Omar Sharif s’il avait lui aussi choisi de s’intéresser à la matière de Bretagne plutôt qu’aux courses hippiques. Mais étudier la matière de Bretagne, ce n’est pas seulement rester figé sur les sources comme Chrétien de Troyes et Malory. Beaucoup de chercheurs médiévistes s’intéressent maintenant de plus en plus à toutes les modernités arthuriennes (on pense notamment aux travaux de l’association des Modernités Médiévales). Dès lors, il convient d’en parler et de leur faire la part belle.

Dans cette optique, nous allons rapidement présenter un ouvrage de fiction de Justine Niogret, qui avait remporté cinq prix nationaux et européens de fantasy pour ses deux premiers ouvrages (Chien du Heaume & Mordre le Bouclier). Son troisième ouvrage, Mordred, s’intéresse au cas particulier du fils d’Arthur, blessé et vivant une convalescence éprouvante, grièvement blessé au cours d’une bataille et qui cherche à se remettre sur pied pour pouvoir accomplir son rôle – son idéal ? – de chevalier. L’ouvrage dégage une certaine classe qui appelle inconsciemment à l’aborder avec un état d’esprit respectueux et grave. Le livre ne se livrera pas de la sorte à vous, il vous faudra traverser le deuil et la souffrance pour arriver à en saisir la moelle.

Et c’est bien là l’intérêt central de ce court roman. Il ne s’apprivoise pas en deux pages et vous demande un effort pour vous laisser pénétrer ses secrets. Justine Niogret choisit de placer son récit dans un espace en grande partie clos. Un espace empestant la mort et les miasmes humains en tout genre. On s’attache à la personne de Mordred, à une sorte de micro-histoire sur une période temporelle très courte et dans un espace restreint. Exit les poncifs du genre. Bienvenue dans le post-epic (référence aux travaux de Laurents Aknin sur le péplum et le post-péplum).

Chrétien de Troyes, on en parlait en introduction, avait écrit des ouvrages centrés sur un personnage – que ce soient Lancelot, Perceval, Yvain, Cligès ou le duo Erec & Enide – mais l’atmosphère que nous donnait le conteur champenois était toute différente, faite d’affrontements merveilleux, de magie qui ne dit pas son nom et de folles romances dans lesquelles les héros étaient toujours au bord du ravin menant à la folie – à l’image d’un Yvain. On avait tout ce dont ont besoin les productions contemporaines : suspense, amour, combat, action, enquête, fébrilité et faiblesses humaines qui toujours marquent le pas devant des destins plus grands. Le cinéma américain s’est bien entendu saisi de ces enjeux pour réaliser quelques mémorables longs métrages. On pense naturellement tous à Les Chevaliers de la Table Ronde, de Richard Thorpe, à Excalibur de John Boorman, Merlin l’Enchanteur de Disney, Camelot de Joshua Logan ou encore le plus récent Le Roi Arthur d’Antoine Fuqua (sans parler des très français Robert Bresson avec son Lancelot du Lac, Eric Rohmer et son Perceval le Gallois ou bien du désormais mythique Sacré Graal des Monthy Pythons).

Le parti pris de Niogret est de se séparer définitivement de cet héritage envahissant. A l’hybris incontrôlée d’Hollywood ou de la littérature médiévale, qui après Chrétien a fait la part belle aux histoires à rallonge en multipliant les personnages et les items, l’auteure nous emporte avec froideur et âpreté vers plus de profondeur, vers une simplicité non feinte, et prône le confinement contre l’épique et les vastes espaces. La relation humaine, au sens premier, c’est-à-dire la relation entre des individus différents de l’espèce humaine, cette relation est remise au goût du jour pour explorer un univers collectif déjà surexploité et, par-là même, rendu caduque. Justine Niogret nous possède et nous malaxe selon son bon vouloir – ou celui de ses personnages – et nous n’avons rien à y redire : la réalité des faits étant ce qu’elle est dans le récit, nous n’avons qu’à la subir. Et le style de la géniale auteure s’y prête tellement bien…

« Arthur n’avait pas quitté Mordred des yeux, il le dévisageait, et le garçon était reparti… … dans son vertige.
Il entendait pourtant, mais lorsque le prêtre parla, Mordred ne comprit rien, rien d’autre que les mots silencieux de son oncle, ceux qu’il n’avait jamais prononcés.
-Faites vite, grinça Arthur au prêtre. S’il meurt, qu’il meure chevalier.
-Mon oncle, souffla Mordred sans force, en s’agrippant à ses manches.
-Je suis ici, avec toi, dit Arthur. »


On voit donc qu’à l’aube du XXIe siècle, on laisse de côté les fresques épiques pour se recentrer sur les notions de l’humain et du privé, de l’intime, proches du lecteur. Lecteur qui, ainsi, retrouve la place qui est la sienne et ne se sent plus exclu des évènements dans lesquels il ne peut tout saisir. Dès le début, on entre dans un terrain cosy, on est rassurés et guidés. Cette nouvelle approche est portée à un niveau remarquable d’efficacité et de justesse, de calibrage, par la plume de Justine Niogret qui nous propose, sous couvert de la légende arthurienne et de ses multiples masques, un discours sur nos propres faiblesse, notre propre recherche de légitimité dans ce monde qui a délaissé l’échelle de l’homme pour se régir à l’échelle des continents. La légende, c’est ce qui mérite d’être dit, d’être conté. Nul doute que cet ouvrage se fera, à sa manière et avec ses spécificités propres, une place dans la large tapisserie littéraire que tissent les auteurs d’Occident depuis 800 ans déjà.

Article : Quentin Michel
Libraire, éditeur et critique littéraire.
Le blog de l’auteur : La Faquinade

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

À découvrir

Fréquence médiévale : colloque Kaamelott. 1ère partie

Vous avez été nombreuses et nombreux à marquer de l’intérêt pour le colloque Kaamelott, qui …

Laisser un commentaire

Partages

Powered by keepvid themefull earn money