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Passengers : le roi Arthur dans les étoiles. Chronique arthurienne 2

Le mythe arthurien est plus présent aujourd’hui dans la culture populaire qu’il ne pouvait l’être au Moyen âge, comme nous l’avons évoqué ici. Dans les chroniques arthuriennes, la rédaction d’Histoire et Images médiévales va s’intéresser aux œuvres contemporaines, de plus en plus nombreuses, qui adaptent la légende de Camelot.
Aujourd’hui, Florian Besson, co-organisateur du colloque consacré à Kaamelott, nous emmène dans les étoiles pour parler d’un film de science-fiction arthurien : Passengers, sorti l’hiver dernier sur nos écrans. Bonne lecture !

Sorti en salles en décembre dernier, Passengers ne semblait guère propice à une réécriture arthurienne : un vaisseau spatial en route pour une lointaine planète, un passager qui se réveille trop tôt de son hibernation, une histoire d’amour dans l’espace, un scénario adapté d’une nouvelle de K. Dick… Et pourtant, on est en plein dans le mythe arthurien !

Le film s’ouvre en effet sur une référence arthurienne : le vaisseau s’appelle… Avalon. Comme l’île mystérieuse du monde arthurien.

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Au début du film, le héros, Jim Preston (joué par Chris Pratt) est endormi dans un pod d’hibernation, ce qui n’est pas sans évoquer le « sommeil » d’Arthur, emmené dans l’île d’Avalon après sa victoire contre Mordred.

Deuxième référence : un personnage s’appelle Arthur. Il s’agit du barman-robot, le seul compagnon du héros pendant plusieurs mois.

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Aucun rapport avec notre Arthur à nous ? Plusieurs éléments tendent à indiquer le contraire. D’abord, Arthur le robot est joué par Michael Sheen, qui est le seul acteur britannique du casting (certes très réduit). On retrouve donc le schéma chevalier américain / Arthur anglais, très présent dans les films arthuriens mais qui sous-tend plus généralement toutes les réécritures américaines de la légende arthurienne. Deuxième point, cet Arthur est un barman, chargé donc de distribuer des boissons, ce qui peut renvoyer à la fois au rôle nourricier du souverain médiéval ou, plus spécifiquement, au Graal, puisque cet Arthur passe son temps à remplir des verres. On peut également noter que le film joue discrètement du motif d’Arthur endormi sur son île en faisant déclarer au Arthur-robot « je n’ai jamais été sur une île ».

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Ensuite, notre Arthur androïde est un gentleman : galant, respectueux, d’une politesse parfait, il est un modèle de courtoisie, comme Arthur a pu l’être au XIIe et XIIIe siècle. Enfin, Arthur est incapable de mentir : dans le film (spoiler alert !), c’est lui qui révèle à Aurora comment elle a été réveillée, forçant le héros à assumer son acte. Ce lien entre Arthur et la vérité n’est pas inintéressant, car on le trouve déjà fortement affirmé dans les textes médiévaux : « je suis roi, je ne dois donc pas mentir, ni permettre la malhonnêteté » trouve-t-on ainsi dans le Erec et Enide de Chrétien de Troyes.

Je continue à suivre l’intrigue. Jim se rend compte qu’il lui reste 90 ans à attendre avant d’atteindre sa destination, et que, tout seul, ça risque d’être un peu long. Il tombe alors dans un état de dépression : il ne se lave plus, ne se rase plus, parle tout seul, se montre de plus en plus agressif, au point de tenter de se suicider.

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Il s’agit d’une réécriture très claire d’un moment clé des romans chevaleresques, lorsque le chevalier, repoussé par sa dame, redevient un « homme sauvage », vivant nu au fond des bois, perdant le sens et la parole. Tristan et Lancelot, notamment, en font la douloureuse expérience : les images se ressemblent clairement, on pourrait presque parler de citation visuelle.

Tristan fou nourri par les bergers. Chantilly, musée Condée, MS 648 fol. 145r (vers 1440-1460)
Tristan fou nourri par les bergers. Chantilly, musée Condée, MS 648 fol. 145r (vers 1440-1460)

Comme les chevaliers, Jim sort de cet état grâce à une femme dont il tombe amoureux, une passagère du vaisseau, encore endormie. Il s’agit en l’occurrence d’Aurora (jouée par Jennifer Lawrence). Le prénom indique clairement qu’elle est un avatar de la Belle au Bois Dormant, la princesse Aurore. Pendant tout le reste du film, elle est associée à l’élément aquatique : on la voit notamment souvent nager dans une piscine. Bon, c’est probablement fait pour avoir une raison valable de montrer Jennifer Lawrence en bikini, mais ça évoque également la Dame du Lac, image renforcée par le blanc du fameux bikini. Cette gamme chromatique rappelle les couleurs de la Vierge Marie, ou de la princesse Elsa dans Frozen. Se mêlent donc dans le même personnage plusieurs figures médiévalistes.

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J’avance toujours dans l’intrigue du film. Le vaisseau tombe en panne et, pour éviter qu’il n’explose, Jim doit effectuer une manœuvre hautement improbable qui consiste à sortir dans l’espace pour ouvrir une porte et permettre au réacteur nucléaire d’évacuer la surtension (improbable, j’ai prévenu). L’imagerie médiévale, sinon explicitement arthurienne, se fait ici plus forte que jamais, puisque Jim a revêtu sa combinaison spatiale, et se protège des flammes du réacteur derrière une porte métallique : on a donc un chevalier en armure, qui se protège des flammes du dragon avec son bouclier.

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Il s’agit évidemment de l’une des images les plus caractéristiques du médiévalisme. Elle colle complètement à l’univers construit par le film : on peut rappeler que le dessin animé de Disney la Belle au Bois dormant s’achève par un combat contre un dragon.

PASSENGERS_IMAGE_9 _Walt_Disney, La Belle au Bois Dormant, 1959

Mais il s’agit aussi d’une image médiévale à proprement parler, que l’on trouve notamment dans les représentations du combat de saint George contre le dragon.

Saint Michel combattant le Dragon dans Heures d'Etienne Chevalier, Londres, Upton House, Collection Lord Bearsted, Cat. n°184
Saint Michel combattant le Dragon dans Heures d’Etienne Chevalier, Londres, Upton House, Collection Lord Bearsted, Cat. n°184

Evidemment, notre astronaute-chevalier bat le dragon-réacteur et les deux héros décident de vivre ensemble, seuls dans le vaisseau, dans lequel ils finiront par mourir. On termine le film avec une dernière image, encore une fois très arthurienne : lorsqu’ils se réveillent, les autres passagers découvrent avec stupeur un vaisseau spatial vert, peuplé d’animaux.

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Avant…
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Après !

Au vaisseau blanc, vide, mécanique, froid et mort du début, qui fait penser à la Terre Gaste des romans arthuriens, a donc succédé un monde vert et vivant, suivant le motif romanesque de la « reverdie ». Dans un joli retournement final, le film s’achève là où la plupart des romans arthuriens commencent : « au temps nouveau » (Erec et Enide), lorsque « partout verdoyaient les prés et les bois » (Lancelot) dans ce printemps qui marque la renaissance de la nature et de l’aventure. Le film se charge alors d’un message philosophico-historique. On a avancé dans le temps de l’intrigue, mais on est remontés dans le temps historique : on est passé d’un monde ultra-technologique à un paysage médiéval enchanté, qui rappelle la Lorien du Seigneur des Anneaux. Les héros ont donc trouvé le bonheur en renonçant à la science-fiction… pour vivre en plein Moyen Âge.

Envoyer le roi Arthur dans les étoiles pour vendre le motif du « retour à la terre », il fallait y penser.

Florian Besson

À propos de William Blanc

Historien et passionné du Moyen âge et de ses représentations dans les arts populaires (BD, cinéma, jeux, série télé, arts graphiques), je participe depuis 2012 à l'aventure de "Histoire et Images médiévales". Je suis aussi le coauteur ou auteur de trois livres : "Le Roi Arthur. Un mythe contemporain" (Libertalia, 2016), "Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire" (Libertalia, 2015, avec Christophe Naudin) et "Les historiens de garde" (Inculte, 2013, avec Aurore Chéry et Christophe Naudin). J'ai également écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques et je participe également au site d'analyse de bandes dessinées 2dgalleries.com

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