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Skanderbeg ou le Moyen Âge instrumentalisé

Skanderberg_Statue_Kruje

À travers la vie fascinante de Skanderbeg, Yohann Chanoir nous propose de découvrir l’histoire mouvementée de l’Albanie et des Balkans à la fin du Moyen âge, mais aussi l’étonnante postérité de ce chef militaire chrétien, devenu, au fil des âges, le héros du régime communiste albanais et, aujourd’hui, d’une nation majoritairement musulmane.

Davantage connue pour sa sinistre dictature durant la guerre froide que pour son histoire au Moyen Âge, l’Albanie ne fut pas pour autant « un des creux du monde » médiéval. Sa position stratégique, tant terrestre (avec la Via Egnatia) que maritime (avec le canal d’Otrante) et ses ressources en font une terre âprement disputée. Longtemps placée sous l’influence byzantine, elle est l’objet, dans les premières décennies du XIVe, des ambitions successives des Serbes, des Angevins de Naples puis des dynastes locaux. Dès 1385, la poussée turque la soumet à la puissance ottomane. La République de Venise, quant à elle s’empare, de la cité de Durrës en 1392 et de Shkodër en 1396. C’est dans ce contexte géopolitique complexe qu’intervient le héros médiéval albanais, Gjergj Kastrioti surnommé Skanderbeg. Skanderbeg, c’est, en turc, «Iskender bey, « le seigneur Alexandre », allusion évidente à Alexandre le Grand (dont la légende est très populaire au Moyen âge, comme nous l’avons expliqué ici).

Gjergj Kastrioti n’est pas seulement un homme d’État ou un grand capitaine. C’est un symbole, icône de la résistance farouche des Albanais contre les Turcs entre 1443 et 1468. Certains lisent ce combat comme « l’acte de naissance de la nation » albanaise, dont l’indépendance sera néanmoins tardive (1912), fruit d’un long processus. Skanderbeg offre ainsi l’exemple d’une instrumentalisation du Moyen Âge, encore en vigueur aujourd’hui, dont cet article entend rappeler la genèse et les modalités.

Skanderbeg, un héros chrétien

Le XVe siècle est le « siècle turc ». Le dynamisme ottoman semble inexorable. Aux possessions en Serbie, Thrace, Macédoine et Bulgarie, le sultan Murad II ajoute Salonique et l’Épire en 1430. L’échec devant Belgrade en 1440 est effacé par les victoires de Varna en 1444 et de Kosovo en 1448. Le règne de Mehmet II (1451-1481) poursuit cette poussée par la prise de Constantinople (1453) et par une progression en Bosnie et en Croatie. Le cœur de la construction impériale ottomane se situe bel et bien alors dans l’espace balkanique. La force de celle-ci repose notamment sur l’apport régulier de sang neuf à l’empire. Les Ottomans aiment, en effet, confier « la fortune des armes, les destinées de l’État et la protection de la société » (Julien Loiseau) à des étrangers, Skanderbeg est en un exemple.

Fils d’un seigneur albanais de la région de la vallée de Mati, il est donné comme otage à Murad II en 1423, afin de s’assurer de la fidélité de sa famille. Converti à l’Islam, il est formé à l’art de la guerre. Ses faits d’armes lui valent son surnom prestigieux. Skanderbeg profite de la défaite de l’armée ottomane à Ni en 1443, pour retourner en Albanie. Sa geste commence dès ce retour. Il s’empare, par ruse, de la citadelle de Kruja et abandonne la foi musulmane pour embrasser de nouveau la religion chrétienne. Son but est de repousser les Turcs de la terre albanaise en s’appuyant sur l’aristocratie. Désigné comme capitaine général de l’Albanie par la Ligue de Lezha, Skanderbeg combat l’armée turque jusqu’à sa mort en 1468. Malgré sa disparition, la guérilla se poursuit quelques années. Mais à la fin de la décennie 70, les Ottomans remportent des succès majeurs : Kruja est reprise en 1478, Shkodër tombe en 1479. La parenthèse ouverte par les exploits de Skanderbeg se clôt.

Sa postérité, exceptionnelle, s’est forgée dans cette résistance. Vainqueur à plusieurs reprises, avec une armée largement inférieure en nombre, il parvient à défaire les meilleurs officiers ottomans et le conquérant de Constantinople lui-même. Ses exploits le hissent au rang de double symbole, à la fois pour tout un peuple arc-bouté dans une incroyable lutte, mais aussi pour les chrétiens face à la poussée ottomane. Car celle-ci est appréhendée avec une large angoisse en Europe occidentale. Cette grille de lecture perdure bien après le choc de la prise de Constantinople. Nicolas de Nicolaÿ, membre de l’ambassade française envoyée par Henri II auprès de Soliman le Magnifique, évoque ainsi dans son récit de voyage, publié en 1567, « une perte et dommage irréparable à toute la chrétienté ». Skanderbeg réunit dès lors le sabre et le goupillon. On le représente comme le rempart contre les Turcs et le défenseur de la foi chrétienne. Au début du XVIe siècle, un prêtre albanais de Shkodër, en exil à Rome, publie un récit en latin sur Skanderbeg. Rapidement traduite et adaptée, l’œuvre circule en Europe et cristallise à la fois la peur de l’avancée turque et le combat du capitaine albanais, qui aurait pu, qui aurait dû être le sauveur de la chrétienté. Des plumes célèbres, et non des moindres, tels Ronsard et Agrippa d’Aubigné l’évoquent, tandis que plus tardivement, au XVIIIe siècle, Vivaldi lui dédie un de ses opéras. Mythe albanais, Skanderbeg est aussi un héros européen chrétien, qui a su défier la puissance ottomane.

Skanderbeg, une icône socialiste ou le Moyen Âge revisité par Marx

IMAGE 1 : Hysen Devolli, Le dépôt des armes, 1967.
IMAGE 1 : Hysen Devolli, Le dépôt des armes, 1967.

Les communistes ne sont pas les premiers, en Albanie, à avoir utilisé la figure de Skanderbeg. On trouve des pièces à son effigie dès les années 20 et 30. En 1944, une division SS, formée de Kosovars, porte le nom de Skanderbeg. Dès 1945, Enver Hoxha, leader communiste, récupère à son tour le personnage médiéval. Différentes raisons peuvent expliquer cette main mise sur Gjergj Kastrioti. La geste de Skanderbeg est d’abord bien connue des Albanais de 7 à 77 ans. Elle offre, ensuite, un point de comparaison avec la résistance albanaise pendant la Seconde Guerre mondiale, dirigée par le futur dictateur lui-même. Elle permet, en outre, au régime d’apparaître comme l’héritier naturel et légitime de Skanderbeg, de se placer dans une histoire qui fait sens et dont la République populaire constitue la fin. Cette projection du présent dans le passé médiéval est à même d’enraciner et de légitimer à la fois le pouvoir communiste. Enfin, dans le régime d’historicité, à géométrie variable, généré par la dictature (rupture avec la Yougoslavie en 1948, avec l’URSS en 1960, puis avec la Chine en 1978), la figure de Skanderbeg offre un authentique invariant. Ismail Kadaré, dans son roman Les Tambours de la pluie, écrit que le lecteur « ne manquera pas d’établir un parallèle entre ces événements (ceux de Skanderbeg) et ceux du conflit albano-soviétique de 1960, lorsque l’Albanie, le plus petit pays du camp socialiste, fut l’objet d’un farouche blocus économique et politique de la part de la superpuissance soviétique et de tous les pays du Pacte de Varsovie. Dans cet affrontement, l’Albanie ne fléchit jamais… ». Le guerrier du Moyen Âge cristallise donc trois des grands mythes et mythologies politiques étudiés naguère par Raoul Girardet : le Sauveur, le Rassembleur et l’Âge d’or.

L’instrumentalisation de ce héros médiéval par le régime socialiste épouse plusieurs formes. Comme il ne peut y avoir de mythe sans constitution concomitante d’une mise en image, Skanderbeg devient le sujet d’une vaste iconographie (IMAGE 1).

Art populaire par excellence, le cinéma est aussi mis à contribution pour exalter la figure de Skanderbeg. Une coproduction soviético-albanaise, Skanderbeg, le grand guerrier (1953-1954), met en scène le grand capitaine et permet également de matérialiser l’amitié entre les deux États. Les Soviétiques n’ont pas ménagé leur peine pour la réalisation de cette production. Ils en confient la direction à un collaborateur d’Eisenstein, Sergueï Youtkevicht. Les décors sont impressionnants, tout comme le nombre des figurants employés. Les scènes de bataille se regardent, aujourd’hui encore, avec plaisir. Les effets de caméra, typiques du cinéma soviétique, renforcent la tension dramatique de certains épisodes, comme les destructions de villages albanais par les hordes turques. Le film obtient d’ailleurs le prix international au Festival de Cannes de 1954 (IMAGE 2).

IMAGE 2 : Affiche du film Skanderberg, 1953.
IMAGE 2 : Affiche du film Skanderberg, 1953.

Cette réalisation s’attache à rendre Skanderbeg soluble dans le communisme d’Enver Hoxha. Il est d’abord un chef charismatique qui s’appuie sur le prolétariat rural, qui, lui, ne ment pas. Ce sont d’ailleurs des paysans qu’il rencontre en premier lieu lors de son retour et non les aristocrates. Sa première armée est composée essentiellement de paysans, à l’exception de quelques compagnons qui ont servi, comme lui, dans l’armée ottomane. Il fédère également au-delà des barrières sexuelles. Hommes et femmes s’engagent pour combattre l’envahisseur, à l’image de sa propre sœur. Il possède ensuite une forte identité albanaise, y compris à la cour turque, où il n’arbore pas les armes typiques des Ottomans. Sa naissance comme chef prend, de manière fort symbolique, la forme d’une renaissance. Il se débarrasse, en effet, de ses oripeaux turcs pour revêtir une tenue typique albanaise. Il a enfin le souci de l’unité du peuple, que ce soit contre les traîtres, y compris ceux provenant de sa propre famille (comme son frère), que contre les aristocrates réactionnaires soucieux de conserver leur pouvoir. La scène de la première fête révèle l’ampleur de cette unité. Toute l’Albanie y est représentée, aussi bien celle de la plaine que celle de la montagne ou du littoral. Il sait aussi mettre fin aux vendettas qui déciment ses compatriotes.

Cette union sacrée n’est pas évidente. Les ennemis sont nombreux si on en croit le film. Vénitiens, Serbes, la papauté et ses agents, secondent les menées turques et menacent l’indépendance albanaise. Il faut noter que cette coproduction s’intègre parfaitement à l’échiquier géopolitique de la guerre froide et à l’histoire du Moyen Âge albanais. Les Turcs, envahisseurs puis occupants, sont membres de l’OTAN et s’affirment comme des laquais de l’impérialisme américain. Vénitiens et Serbes ont aussi occupé des parties de l’Albanie. Représentant les Italiens, qui appartiennent au camp occidental, les Vénitiens incarnent la fourberie mercantile, typique du capitalisme.

Les Serbes évoquent les Yougoslaves, avec qui l’Albanie a rompu en 1948. Le Moyen Âge rappelle donc que l’histoire albanaise possède des invariants : puissances étrangères qui veulent contrôler le pays, tendances centrifuges émanant de dynastes locaux, influence délétère du clergé papiste, mais force de son peuple réuni, hier comme aujourd‘hui ! À l’aune de cette coproduction, Skanderbeg possède, on le voit, tous les traits d’un authentique héros positif socialiste.

IMAGE 3 : Skanderberg couverture de la revue Ylli (1967).
IMAGE 3 : Skanderberg couverture de la revue Ylli (1967).

Comme toute œuvre officielle, cette réalisation a pris des libertés avec l’histoire de son sujet éponyme. Expurgée des épisodes fâcheux, contraires à l’image voulue par le régime, la coproduction devient l’élément fondamental d’un catéchisme officiel. Diffusé régulièrement à la télévision albanaise, le film façonne et répand dans la population la figure de Skanderbeg, d’autant qu’il s’articule avec une incroyable iconographie. Son visage fait la une des médias officiels albanais. Il orne, par exemple, la couverture de Ylli, la revue mensuelle culturelle du régime communiste (IMAGE 3).

Outre la pellicule et le papier, ce culte de Skanderbeg s’inscrit aussi dans la pierre. Pour le cinquième centenaire de sa mort, le régime commande une statue monumentale du grand guerrier. Cette statue équestre est érigée en plein centre de Tirana en 1968 (IMAGE 4).

Skanderbeg, une figure identitaire d’aujourd’hui ?

Pour reprendre la formule de William Blanc et de Christophe Naudin à propos de Charles Martel, Skanderbeg incarne aujourd’hui un véritable « mythe identitaire ». De manière symptomatique, sa statue à Tirana survit à la transition démocratique en 1991, contrairement à celle d’Enver Hoxha. Bien qu’instrumentalisé sous la dictature, comme le remarque finement Mickaël Wilmart, Skanderbeg reste une figure identitaire, chérie par la population, comme précédent, exemple et modèle d’un héros national au pays des Aigles. Aujourd’hui encore, le touriste peut admirer sa statue plantée sur cette place qui résume si bien l’histoire de ce pays francophile. La monnaie nationale arbore également le visage du guerrier médiéval.

IMAGE 4 : Statue équestre de Skanderberg, inaugurée à Tirana en 1968.
IMAGE 4 : Statue équestre de Skanderberg, inaugurée à Tirana en 1968.

 

Dès ses origines, le mythe de Skanderbeg a dépassé largement les frontières de l’Albanie. Il en est de même aujourd’hui, comme l’a rappelé l’inauguration d’une statue équestre de Skanderbeg en 2006 à Skopje. Dans une ville caractérisée par une forte communauté albanophone (plus de 20% de la population totale), l’installation de cette statue imposante possède une résonance politique évidente. Forgée par un artiste albanais, son transport et sa pose ont suscité une incroyable ferveur qui interroge l’historien. Skanderbeg apparaît comme un trait d’union entre tous les Albanais de la région, aussi bien ceux d’Albanie que ceux du Kosovo, sans oublier ceux de Macédoine ? La statue n’est-elle pas, à cette aune, un jalon planté dans la géographie mentale d’une « grande Albanie » ? Est-elle une marque d’irrédentisme où la pierre posée précéderait la frontière à repousser, d’autant qu’elle est orientée sud-ouest, en direction de… l’Albanie ? Skanderbeg serait sous ce prisme, le « Charles Martel » albanais, un vecteur nationaliste.

Si cette appréhension existe dans une minorité de la communauté albanophone, elle est aussi partagée par les nationalistes… macédoniens. La statue est vue, en effet, comme le signe tangible de l’islamisation de la ville. Hier défenseur de la chrétienté, aujourd’hui vecteur de la foi musulmane, Skanderbeg se prête décidément à toutes les lectures. Toutefois, un marqueur identitaire n’est pas nécessairement belligène. Ne faut-il pas plutôt interpréter l’érection de cette statue comme l’illustration de la volonté des albanophones d’inscrire dans le paysage macédonien leur propre histoire ? Ce processus est, en outre, attesté ailleurs. Depuis 2006, une statue de Skanderbeg est ainsi érigée dans l’État du Michigan aux… États-Unis. Les multiples monuments dédiés au grand capitaine (Pristina, Skopje…) rappellent aussi qu’il fut une figure à toutes les échelles, aussi bien nationale que régionale et européenne.

Conclusion

Héros chrétien, icône socialiste, marqueur identitaire pluriel, Skanderbeg a été instrumentalisé à toutes les sauces. Il n’est toujours pas un « objet froid », pour reprendre la formule de François Furet à propos de la Révolution. Le net bruisse actuellement de cent rumeurs sur une future superproduction hollywoodienne mettant en scène… Skanderbeg. Si le film est réalisé, cela montrera une fois encore la plasticité du guerrier médiéval albanais. Au moment où les Turcs se montrent un allié plus que réticent (pas d’envoi de contingent en Afghanistan, ralliement au principe du bouclier antimissile sous conditions…), où le premier ministre est appréhendé comme un autocrate corrompu doublé d’un fondamentaliste, une telle réalisation a toutes les chances de dépeindre les Ottomans sous un jour très défavorable, au nom du nouveau régime d’historicité défini par Washington. Une fois de plus, le Moyen Âge (albanais) nous précède.

Yohann Chanoir (EHESS, GAM, UMR 8558)

L’auteur remercie vivement Mickaël Wilmart (EHESS, GAM, UMR 8558), pour sa relecture attentive et ses nombreux conseils, ainsi que pour la figure n°1.

Pour aller plus loin

  • BOUCHERON, Patrick (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, tome 1, Territoires et écritures, Paris, Fayard, 2012 (2009).
  • CLAYER, Nathalie, Aux Origines du nationalisme albanais. La naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe, Paris, Karthala, 2007.
  • DUCELLIER, Alain, L’Albanie entre Byzance et Venise Xe-XVe siècle, Variorum Reprints, Londres, 1987.
  • KADARÉ, Ismail, Les Tambours de la pluie, Paris, Folio, 2000 (1985).
  • SCHMITT, Oliver Jens, Skanderbeg. Der neue Alexander auf dem Balkan, Regensburg, Verlag Pustet Friedrich, 2009.
  • RAGARU, Nadège, « The Political Uses and Social Lives of « National Heroes » : Controversies over Skanderbeg’s Statue in Skopje », Südosteuropa, n°56, 2008, p. 528-555.
  • WILMART, Mickaël, « La figure de Skanderbeg : du mythe européen au héros national albanais », Au Sud de l’Est, n° 3, 2007, p. 28-31.

À propos de Yohann Chanoir

Agrégé d'Histoire, doctorant à l'EHESS (CRH-GAM, UMR 8558), auteur de plusieurs contributions scientifiques, Yohann s'intéresse à l'écriture de l'histoire par le cinéma. Il étudie plus particulièrement la manière dont les films évoquent le Moyen Âge.

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