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Wizards (Les sorciers de la guerre) : les bonus

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Les sorciers de la guerre (Wizards) de Ralph Bakshi est typique de la fièvre de médiévalisme qui a infusé la contre-culture anglo-saxonne à partir des années 60 et dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui.

Le médiévalisme, c’est quoi ?

Avec Les sorciers de la guerre, nous nous aventurons loin du Moyen Âge auquel nous sommes habitués, en pleine fantasy. C’est qu’il est important de comprendre qu’il existe des Moyens Âges. Celui que les historiens parcourent au fil des archives n’a sans doute pas grand-chose à voir avec celui qu’imagine la majorité de la population des pays occidentaux dont le rapport avec le Moyen Âge tient plus des films à grand succès et de l’imagerie hollywoodienne que des livres (excellents au demeurant) de Marc Bloch. Il est aujourd’hui courant d’opposer la médiévistique (la science historique consacrée au Moyen Âge) et le médiévalisme qui désigne la manière qu’a une société d’envisager la période médiévale, notamment à travers des œuvres imaginaires1.
Parler de la fantasy, courant de littérature né dans les pays Anglo-Saxons dans la seconde moitié du XIXe siècle, peut sembler ainsi hors sujet de prime abord. Il n’est y est jamais question du Moyen Âge en tant que tel, mais d’une version déformée de celui-ci. C’est justement pour cela que son étude est essentielle à la compréhension de ce qu’est notre Moyen Âge, non pas celui que la pratique historienne nous a appris à connaître, mais bien celui dont nous rêvons à travers un flot de films et d’images2. MPW-50117Alors que les auteurs de romans historiques s’enferment dans un cadre strict (vraisemblance, chronologie), l’écrivain, le scénariste ou le dessinateur de fantasy, libres de tous carcans (à condition de donner quelques gages de médiévalités) peuvent inventer le Moyen Âge qui leur convient, un temps qui se veut généralement être l’antithèse de notre modernité, que ce soit pour en faire le territoire de l’innocence (comme dans Wizards) ou de l’horreur (exemple typique, le récent et excellent Black Death).
Il est intéressant de voir que ces Moyens Âges imaginaires refont surface dans les années 60 dans des milieux où ils auraient eu mauvaise presse de par leur caractère a priori très réactionnaire. À ce titre, le cas de Ralph Bakshi, homme affirmant clairement ses opinions de gauche, est symptomatique. Wizards n’a pas été sa seule incursion dans la fantasy. Le sorcier de l’animation, dans la foulée va en effet réaliser deux films médiévaux fantastiques : une adaptation (massacrée par les studios) du Seigneur des Anneaux (1978)3 et l’excellent Tygra (1983), en collaboration avec le regretté Franck Frazetta et Roy Thomas (scénariste de la série Conan en comics) qui relèvent tous d’une même fascination pour des temps médiévaux vus comme une période d’aventures et d’exploits à côté de laquelle la nôtre paraît pour le moins terne. Le discours de Bakshi semble surfer sur l’air du temps. En 1977 sortait le premier opus de Star Wars, film dont le médiévalisme n’est plus à démontrer4. Un peu avant, en 1974, était publié par le regretté Gary Gygax la première version du jeu de rôle Donjons & Dragons qui changea à jamais le destin de geeks et des icosaèdres réguliers.

Le médiévalisme de la contre-culture

Cette vague médiévale peut s’expliquer par le succès qu’avait connu, une décennie auparavant, la fantasy sur les campus américains, et plus largement, dans l’ensemble de la contre-culture anglo-saxonne. Des Beatles (qui faillirent adapter Le Seigneur des anneaux en film) à Led Zeppelin (dont les chansons pullulent d’allusion à Tolkien. Citons évidemment Ramble On, dans Led Zeppelin III (1970), mais aussi l’extraordinaire Battle of everymore (Untitled – 1971) en passant par Uriah Heep (avec l’incroyable chanson The Wizard – 1972), c’est une grande partie du rock, notamment le courant progressif, qui célèbre un Moyen Âge lumineux dans lequel tout semble possible et où la réalité étriquée du monde moderne (incarnée au choix par l’Eglise, les sorciers annonçant des capitaines d’industrie ou des dictateurs) ne semble plus avoir cours. Comme un écho à la Beatlmania et à la British Invasion, la Tolkienmania envahit les campus américains et sert de référence commune à une culture hippie (dans laquelle baignait Ralph Bakshi) prônant le retour à une simplicité originelle digne des hobbits ou des elfes, tout à l’opposé de la dystopie militaro-industrielle de Mordor dans laquelle il était facile de voir l’Amérique embourbée au Vietnam5. Les paroles de The wizard d’Uriah Heep (écrites alors que la guerre au Vietnam fait encore rage) ainsi que l’extrait vidéo d’époque très « peace and love » sont à ce titre sont très caractéristiques de ce médiévalisme utopique :

He had a cloak of gold and eyes of fire,
And as he spoke out felt a deep desire,
To free the world of it’s fear and pain,
And help the people to feel free again.

Why don’t we listen to the voices in our heart
Cause then I know we’d find we’re not so far apart
Everybody’s got to be happy, everyone should sing
For we know the joy of life, the peace that love can bring6

Ce Moyen Âge là (et sa version fantasmée de la fantasy), où l’apocalypse est incarnée par la modernité, est aussi un appel à un voyage vers un ailleurs, vers un en-dehors de la société moderne. « Ramble on » chante Robert Plant à tue-tête en 19707. L’invitation au trip, au dépaysement dans un temps, entre en parfaite résonance avec la culture psychédélique pour qui la musique est avant tout un moyen de voyager en dehors de soi et de son monde (d’où la durée impressionnante des morceaux8). Si certains groupes préfèrent le trip géographique (voyage vers l’orient, vers l’Inde par exemple comme les Beatles avec Within You Without You écrit par en 1967 par un Georges Harrisson fasciné par l’Inde9.), d’autres formations optèrent pour le trip temporel, vers cette altérité du monde moderne que constitue, dans l’imaginaire occidental, le Moyen Âge. Citons, en plus des groupes dont il a déjà été question plus haut, Tyrannosaurus Rex (groupe fréquentant un club phare du psychédélisme londonien appelé, en l’honneur de Tolkien, le Middle Earth club) ou Jethro Tull.

Le trip médiévaliste n’entraînait par forcément l’auditeur vers une époque idéalisée, mais était plutôt l’occasion de trouver une forme de lucidité et de parler des angoisses du présent à travers une allégorie médiévale. Un exercice qui était l’une des marques de fabrique du groupe King Crimson. Le titre phare du premier album, In the court of the Crimson King (1969 – vu par beaucoup comme l’album fondateur du rock progressif), entraîne l’auditeur pendant plus de 9 minutes dans un voyage médiéval psychédélique qui est surtout l’occasion pour le groupe et le parolier Peter Sinfield de dénoncer l’aliénation de masse10.

Pendant ce temps-là, en Hexagonie

Le rock français lui aussi se médiévalise dans les années 70 avec des groupes francophones comme Ange, dont l’album-concept, Au-delà du délire (1974), narre une histoire se passant au Moyen âge en pleine grande Jacquerie (1358) qui débouche sur un gigantesque trip cosmique annonçant dans le futur un retour à la terre.

Il est intéressant de constater que cette résurgence culturelle du Moyen Âge va de pair avec le début de la disparition annoncée du monde paysan vu comme les derniers vestiges d’un monde ancien (La fin des paysans du sociologue Henri Mendras paraît en 1967) entraînant une crainte de la modernité et une critique de l’idéologie de progrès portée par la gauche contestataire11, au grand étonnement d’un Philippe Ariès dont les propos valent d’être cités :

Tout le monde après 1945 a communié dans la même religion du progrès. Cela s’est traduit à droite par ce que j’ai appelé le national-progressisme, à gauche par toutes les formes de marxismes […]. Ce qui est curieux, ce qui m’a beaucoup frappé et que je suis heureux d’avoir vécu, c’est le rebroussement qui commence dans les années soixante et qui part de la gauche, alors qu’en bonne logique historienne il aurait dû venir de la droite nostalgique et passéiste.12

Ce mouvement de fond va amener, quelques années plus tard, à une poussée mémorielle omniprésente dans laquelle nous vivons encore. Le passé (et moins l’histoire de ce passé), et plus spécifiquement le passé médiéval, est sans cesse convoqué, utilisé, rendu sensible à une société qui semble en éprouver un besoin quasi vital de se rassurer face à une modernité et un futur pour le moins angoissant. Il suffit de voir la fantasy devenir un phénomène planétaire, pour s’en convaincre, ou de dénombrer les villes organisant des fêtes médiévales. Deux phénomènes en fin de compte assez récents qui interrogent. Rarement le passé n’a été aussi présent.

William Blanc

Bibliographie – vidéographie

Malheureusement, il n’existe à notre connaissance aucun titre en français consacré à Ralph Bakshi. Nous nous sommes appuyés sur l’édition DVD de Wizards, contenant un petit documentaire consacré à sa carrière du réalisateur, mais aussi une version musicale du film (sans les dialogues) où l’on s’aperçoit que la bande originale d’Andrew Belling, réalisée avec un synthétiseur, doit beaucoup au rock progressif.

En ce qui concerne le lien entre les années soixante et le médiévalisme, peu de titres disponibles. Néanmoins, dans le passionnant livre dirigé par Vincent Ferré, Médiévalisme. Modernité du Moyen Âge, (Paris, 2010) la contribution d’Anne Larue « Le médiévalisme entre hypnose numérique et conservatisme rétro » nous a interpellé. L’auteure défend l’hypothèse selon laquelle la fantasy, loin d’être rétrograde, serait le lieu d’une forme de résistance imaginaire au backlash (c’est-à-dire à l’écrasement de la contre-culture dans les années 80) et croit y décerner une sorte de résistance non violente à la culture dominante (en proposant notamment des contre-modèles féministes). Des conclusions qui n’ont pas manqué de nous surprendre, mais qui montrent que plus de cinquante ans après, le Moyen Âge imaginaire (qu’A. Larue appelle le medfan) reste pour certains un genre subversif.

Notes :
1. Voir cette page de mise au point par Vincent Ferré à ce sujet, avec de nombreux liens
2. Anne Larue montre en effet que le médiévalisme populaire n’est pas une culture de l’écrit, mais de l’image.Voir la référence de son article en bibliographie.
3. Le lien entre Wizards et Tolkien est assez évident. Bakshi lui-même qualifie certaines des créatures entourant Blackwolf de « Gollum« .
4. Lucas et Bakshi étaient d’ailleurs proches. Produit par le même studio (Fox), Wizards est sorti quinze jours avant Star Wars. Le film d’ailleurs devait s’appeler War wizards, mais, à la demande de Lucas et afin d’éviter que les deux œuvres ne se confondent, Bakschi l’a débaptisé pour l’appeler simplement Wizards. Au passage, notons que Mark Hamill (alias Luke Skywalker) prête sa voix au personnage de Sean dans Wizards.
5. Une analogie qui ne manquait pas de déplaire à Tolkien lui-même (qui refusait d’ailleurs toute lecture analogique de son œuvre : « Beaucoup de jeunes américains interprètent mes histoires d’une manière qui m’est étrangère » (« Many young Americans are involved in the stories in a way that I’m not. »). Ce qui n’empêchait pas les étudiants américains de l’époque de porter des badges « Gandalf for president ». Voir Lev Grossman, Feeding on Fanasy, Times magazine, 24 novembre 2002. Disponible à cette adresse.
6. « He » fait référence au wizard, au magicien, qui est soit une référence au Gandalf de Tolkien, soit plus largement à Merlin. « Il portait une cape d’or et avait des yeux de feu / Et alors qu’il parlait naissait un désir profond / De libérer le monde de sa peur et de ses souffrances / Et d’aider le peuple d’être à nouveau libre. / Pourquoi n’écoutons-nous pas les voix dans notre cœur / Ainsi, je saurai que nous ne sommes pas si éloignés/ Tout le monde doit être heureux, tout le monde doit chanter / Car nous connaissons les joies de la vie et la paix que peut amener l’amour. » Traduction personnelle qui fait peu justice à la qualité des paroles en anglais.
7. Qu’on pourrait traduire vaguement par l’impératif « Voyagez »
8. Pour les caractéristiques musicales du psychédélisme, voir Christophe Pirenne, Une historie musicale du rock (Paris, 2011), pages 160-162.
9. Et dont le ton des paroles n’est pas sans rappeler The wizard d’Uriah Heep : « With our love, we could save the world, if they only knew »
10. Voir Aymeric Leroy, King Crismon (Marseille, 2012), pages 36 et suiv.
11. Il suffit de se souvenir de l’incroyable succès du livre Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie (1975) dont les surprenantes conclusions faisaient échos au réveil régionaliste et aux luttes du Larzac pour s’en convaincre.
12. Cité par Philippe Joutard, Histoire et mémoire, conflits et alliance (Paris, 2013), pages 42-44. Les propos de Philippe Ariès sont intéressants pour notre propos. En effet, il est courant de penser que la fantasy a été fondée et popularisée par des hommes influencés par des courants de pensée traditionalistes, comme J. R. R. Tolkien ou R. E. Howard, créateur de Conan. Pourtant, plusieurs décennies avant eux, c’est surtout un socialiste libertaire (qu’on pourrait même qualifier de proto-écologiste), William Morris, qui écrira ce qui peut être considéré sans doute comme les premiers romans de fantasy contemporaine. Citons à titre d’exemple The Well at the World’s End (1896) qui influença Tolkien et C. S. Lewis. Morris était également fasciné par le Moyen âge et a écrit de nombreux poèmes médiévalistes.

À propos de Frédéric Wittner

Historien, journaliste, j'ai été rédacteur en chef des magazines Histoire & Images Médiévales et sa version hors-série. Grand passionné de cinéma et de littérature ancienne, je dévore également les séries TV. Je suis aussi très intéressé par tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction, merveilleux...). Je suis l'auteur d'un ouvrage de réflexion sur la chevalerie : L'idéal chevaleresque face à la guerre (2008) et de plusieurs dossiers et numéros hors-série d'H&IM.

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